La genèse de l’agenaise « La Genèse » !

alice-camille-quentin-jouent-au-marteret

Camille, Quentin, Alice

Le 09 avril 1997 en début de soirée, revenant au Marteret en compagnie de Camille (notre fils ainé), celui-ci s’exclame en regardant par la fenêtre de la voiture, « Regardes un Villeglé ! ». Nous venions de passer devant une grande porte cochère à double vantaux d’un immeuble en ruine quai de Lusignan à Nérac. C’est le début d’une histoire… Le début de l’histoire de l’Atelier d’Aquitaine !

À cette époque, nous étions en plein travail d’éditions sur le livre Carrefour Politique sur Villeglé (thématique affiches politiques). Camille, enfant de 10 ans aux yeux grands ouverts et avide d’apprendre, a aussitôt fait le rapprochement entre ce qu’il voyait au quotidien chez lui (ne pas oublier que nous avions déjà acquis « rue Léon Jost » qui trônait fièrement dans le salon) et ce qu’il avait devant les yeux ce soir-là. À sa demande expresse, nous nous arrêtons et les arrachons. Il y aura trois placards d’affiches captés ce soir-là (2 « quai de Lusigan » et 1 « place de la liberté et des droits de l‘homme » situé à quelques centaines de mètres plus loin toujours sur notre parcours).

Une erreur dans le catalogue raisonné de Villeglé a été commise : un des panneaux du « quai de Lusignan » a été référencé « place des droits de l’homme ». L’erreur est vérifiable, car les deux futurs tableaux ont pratiquement la même taille et correspondent aux deux vantaux de la porte cochère. Passons ce détail technique et résumons : nous récupérons au total ce soir-là trois beaux placards d’affiches, non lacérés mais bien fournis en affiches. Plus machistes, vous ne pouvez faire mieux, car se retrouvent côte à côte, les cœurs de l’armée rouge, des strip-teaseurs masculins (body boys), une publicité pour le Dandy (boîte de nuit agenaise) et en clôture le portrait de Philippe De Villiers qui devait être en campagne contre je ne sais quoi, je ne sais qui : l’Europe, l’immigration, l’insécurité, voir même le mariage pour tous, l’avortement, etc. !

Dans les jours qui suivirent, avec Camille, nous nous sommes amusés à faire quelques lacérations dessus, timidement certes, car nous n’avions aucune technique et aucune ambition créatrice. Juste par jeux et pour rendre heureux un gamin de 10 ans. Quelques jours plus tard, au moment de partir pour travailler sur Paris, Camille nous demande de porter à Villeglé nos découvertes néracaises. Par gentillesse et sans conviction, nous lui promettons de les lui remettre, tout en nous disant en notre for intérieur que celui-ci les jetterait à la première occasion venue. Nous en étions encore aux écrits de Villeglé et à son concept fondamental du « Lacéré anonyme ». À notre arrivée, il prend nos affiches, les dépose derrière un canapé sans aucune remarque ni la moindre émotion (Villeglé est un apathique, dixit lui même). Il nous propose de passer directement au travail afin d’avancer sur le projet d’édition de l’ouvrage « Carrefour Politique ». Une quinzaine de jours plus tard, de retour chez lui dans son atelier, il nous redonne trois affiches marouflées sur toile et non montées sur châssis, faute d’argent, en nous disant : « Voilà le travail de votre fils ». Nous étions stupéfaits de revoir les affiches néracaises devenues œuvres d’art. Mais surtout, nous venions de constater, que celles-ci avaient été énormément lacérées et ne ressemblaient absolument en rien aux affiches que nous avions apportées. Les nôtres étaient légèrement lacérées. Paradoxalement les affiches marouflées de Villeglé étaient conceptuellement augmentées d’arrachages sauvagement plastiques ! Nous étions complètement ahuris du constat que nous étions obligés de faire…

3-tableaux-web

© Photographies Michèle & Yves di Folco

La genèse de l’agenaise « La Genèse » !

Suite à nos rendez-vous parisiens, dès le mois de mai, le 12 pour être exact, nous arrachons sur les vitrines d’un ancien garage automobile un immense panneau d’affichage sauvage. Des années et des années d’affiches collées les unes sur les autres, sur plus de 9 mètres de long, réparties en six morceaux : trois grands (panneaux vitrines) et trois petits (colonnes de bétons), tous en parfait état, sans aucune lacération. Nous étions « boulevard de la liberté » à Agen, boulevard très fréquenté par les automobilistes en partance pour le sud du Lot-et-Garonne et l’Espagne. Pour parfaire la situation, il était situé en face de la gendarmerie (où sont rassemblés plus d’une centaine de gendarmes de différents services lot-et-garonnais), ce qui n’était pas pour nous rassurer bien au contraire. Nous faisons l’arrachage entre 12h30 et 14h pendant que les pandores déjeunaient ! Pour ce faire, nous demandons à un ami rugbymen de venir nous aider à désolidariser le placard d’affiches des vitrines, car il est immense et certainement très lourd. Cédric Bordes, emprunte la camionnette du centre de loisirs de Barbaste (il y travaille comme moniteur) et nous aide à faire ce rapt en plein jour. Nous n’avions que nos mains, nos cerveaux et notre détermination pour capturer « cette belle agenaise » ! Nous sommes jeunes et inconscients du travail qui nous attend et surtout nous sommes bien loin de penser à la résistance que va nous opposer cet énorme mille feuilles d’affiches.

La manœuvre a été menée de main de maître, malgré notre inexpérience évidente ! Pour les parties hautes, Michèle montait sur les épaules de Yves pendant que Cédric forçait comme un bagnard pour décoller le bas. Nous avions vite compris qu’il fallait travailler en équipe et surtout profiter du décollage déjà effectué pour faire suivre le reste. Le poids du panneau d’affiches jouait pour nous et amplifiait nos actions. Comme au judo, il faut profiter de l’action et de l’énergie de l’adversaire pour ensuite la retourner contre lui. À l’instant final de la mise à mort, au moment fatal où se désolidarise le panneau de la vitrine, nous avons entendu pour la première fois le bruit équivalent d’un arbre qui tombe, qui rompt à son abattage. Ce bruit (craquement) est sec et violent ; nous l’entendrons par la suite à quasi chaque capture sur des colonnes Morris ou grands panneaux d’affichages sauvages. Au bout d’1h30 environ, nous avions le fourgon plein des trois grands panneaux (vitrines) et trois petits (colonnes de bétons). Par la suite, au fur et à mesure de nos arrachages, nous nous perfectionnerons en technique, en passant par l’usage d’outils plus performants comme le pied de biche, l’échelle professionnelle (pliable et surtout solide), un cutter Olfa de  « tueur » (avec un manche ergonomique permettant de bien tirer en coupant) et par l’achat d’un fourgon. Ce tas d’affiches, ce déchet pour le commun des mortels, était pour nous un trésor, un diamant brut. Comme Charles Baudelaire, nous pétrissions de la boue et en faisions de l’or. « La Genèse » était en route !

Ce placard d’affiches du 12 mai 1997 est le sixième que nous décrochions. En effet, en plus des trois affiches trouvées par Camille, nous avions déjà ramassé en avril 1996 « Nonnes Tropo, quai de Lusignan, Bordeaux, 212 x 132 cm » et en février 1997 « Médrano Pétersbourg, rue Polyago, Orléans, 160 x 230 cm ». L’une est arrachée sur les quais de Bordeaux et l’autre à Orléans lors d’un de nos voyages vers Paris. Il faut aussi préciser qu’à cette époque, et comme pratiquement toujours dans notre vie, nous étions fauchés et ne pouvions nous permettre de monter sur la capitale par l’autoroute. Nous pratiquions le chemin des écoliers, long, fastidieux, mais deux fois moins cher. Ces deux affiches, nous les avions récupérées dans l’optique de les coller sur la porte de la grange en décoration. Affiches bien entendues pas lacérées et oubliées au fond de la réserve. Elle ne seront lacérées et marouflées que dans le courant de l’année 1998.

Nous avons avisé Villeglé de nos découvertes et aussi de l’abondance des affiches à capter dans les villes du Sud-Ouest. L’affichage sauvage y est encore pratiqué couramment. Dès qu’un magasin fermait ses portes, ses vitrines étaient aussitôt prises d’assaut par les colleurs des salles vouées aux musiques amplifiées et autres organismes ne pouvant se payer les panneaux d’affichages commerciaux et légaux. Quelques années auparavant, une loi scélérate avait été promulguée rendant pratiquement impossible l’affichage sauvage sur la capitale et dans la plupart des grandes villes de France. L’affichage sauvage a été éradiqué au profit des annonceurs publicitaires, payants et vulgaires, dont les immenses panneaux défigurent nos villes. Avec nos dernières captures, Villeglé a très vite compris qu’il pouvait se remettre au travail et aussi qu’il avait avec lui une équipe jeune et dynamique qui pourra : l’aider dans le choix et la captation d’affiches dans les rues, dans la réalisation et la fabrication des œuvres au Marteret, siège du futur Atelier d’Aquitaine. « Le travail de l’Atelier d’Aquitaine est néanmoins polyvalent, le groupe passant, comme Villeglé l’explique « de la réalisation des œuvres à leur mise en scène, de la gestion des relations institutionnelles à la conceptions et à la réalisation de catalogues ». Ref : catalogue « Villéglé, la comédie urbaine », éditions centre Pompidou, 2008, page 289.

Avant la venue de Villeglé dans le Lot-et-Garonne, nous avions déjà capté en huit dates et huit lieux différents suffisamment d’affiches pour la réalisation de 36 œuvres ! (non des moindres, des œuvres immenses, arrachées sur trois colonnes Morris et celle sur le fameux garage désaffecté boulevard de la Liberté à Agen). Les jours passant, les arrachages s’accumulant, nous comprenons très vite ce que va devenir notre quotidien : la captation d’affiches dans la rue et la pratique de la lacération à tout-va. L’Aquitaine, la province, les campagnes, regorgeaient de panneaux d’affichages sauvages et nous n’avions qu’à les rapter !

agen-24-juin-1997-w

Arrachage, colonne Morris, jardin de Jayan à Agen, le 24 juin 1997. Sont présents sur les lieux  Michèle & Yves di Folco, Cédric Bordes, Pierre di Folco (photographe) et un assistant.

En résumé, lorsque Villeglé arrive au Marteret le 21 juillet 1997, l’Atelier qui n’a pas encore de nom, est déjà au travail. Nous étions comme Monsieur Jourdain, nous faisions de la prose sans le savoir et Villeglé nous apprendra pendant cet été-là à faire de la poésie en alexandrins !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s