Michèle & Yves di Folco / Atelier d'Aquitaine

De Mahé à Mathieu !

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Lundi 21 juillet 1997, par une journée de grosse chaleur, arrive en gare d’Agen par le Paris Bordeaux Toulouse, Jacques Marie Bertrand Mahé de la Villeglé, dit Villeglé. Petit homme sec et dynamique de 71 ans, portant un chapeau cachant une calvitie très prononcée avec quelques cheveux rebelles dans la nuque, habillé simplement d’un pantalon de toile blanche et d’une chemisette vichy blanche et bleue, mocassins aux pieds, imperméable d’été tout fripé sur l’épaule et en bandoulière une valise de toile légère dont dépasse d’une poche extérieure le journal « le Monde », édition de la veille. Voilà l’artiste dans toute sa simplicité, rien d’excentrique, bien au contraire, anodin et passe partout !

 Dés son arrivée au Marteret, nous l’installons lui et une de ses amies qui l’accompagnait dans les chambres de nos enfants. A cette époque, nous ne disposions que de trois petites chambres spartiates, propres, claires et agréables. Chance pour nous, nos deux garçons, chanteurs dans une manécanterie, étaient en tournée dans toute la France (ils ont chanté dans cette formation pendant 8 ans et ont même fait des tournées aux USA, au Mexique, à St Domingue, en Thailande, etc). Notre fille Alice est présente, ayant du écourter un séjour dans les Pyrénées pour cause de rougeole. Elle dormira pendant tout le séjour de Villeglé dans un lit de camp installé dans notre chambre/bureau. Oui, notre chambre était aussi notre bureau, car il y avait deux pièces sans porte et nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Tout notre argent, y compris la retraite de gendarme de Yves, partait dans notre passion sans pour autant nous empêcher de bien nous occuper de nos enfants…Evidemment !

Une fois l’installation faite, sans ménagement, nous entrons directement dans le vif de la venue de Villeglé au Marteret. Aidé de Isabelle Schneider (Artiste en résidence au Marteret), nous lui présentons le fruit de nos récoltes des mois passés, tout en lui proposant de nous mettre au travail que le lendemain matin de bonne heure (cela veut dire chez nous 10h et par chance, c’est l’heure qu’il pratiquait depuis des années). La fin de cette première journée se passe au calme, à l’abri de la chaleur en nous désaltérant le plus possible sous la tonnelle des deux tilleuls situés côté garenne du domaine. En effet dans la plupart des grandes demeures du sud-ouest, les garennes sont orientées est/ouest (l’est donnant le soleil au levant et l’ombre au couchant). Cela permet de ne pas trop souffrir des chaleurs d’été. La maison de la fin du XVIème siècle possède aussi des murs de plus de 80 cm de pierres voir même 2,50 m coté salon (ancien chais). Au plus chaud de l’été, nous avons du 23/24° et couramment du 21/22° à l’intérieur de la bâtisse. Point de ventilateur et autres installations modernes et barbares faisant un bruit de souffle continu, qui puisse troubler la quiétude du pays du bon vivre et du bien être. Ici, comme dans l’invitation au voyage de Baudelaire, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Le soir, repas frugal, légumes frais (frais et frais !) et fruits de saisons, le tout arrosé d’un grand cru bordelais, un château Branne Cantenac 1985. Grande discussion sur l’Art et sa petite histoire, nous écoutions avides notre invité nous raconter ses soirées avec son ami de toujours Raymond Hains. Comment ils avaient travaillé au début ensemble et comment ils s’étaient quittés. Comment ils arrivaient à eux deux à boire en une nuit (entre 19h et 9h du matin) 9 bouteilles de vin et n’avoir aucune gueule de bois le lendemain. Pendant ce repas, nous avions compris que pour travailler avec Villeglé, il nous fallait faire le deuil de notre début de cave (adieu la cinquantaine de grands crus bordelais acquis en quelques années). Lors de ce premier repas, nous découvrons que Villeglé n’est pas un gourmand, mais un gourmet. Les plats raffinés lui vont à ravir et les habitudes culinaires du Marteret lui conviennent parfaitement. Pendant les 16 années où nous avons travaillé ensemble, les règles étaient simples, de la bonne nourriture bien cuisinée et surtout de bonnes bouteilles à boire sans retenue. Notre invité pouvait à lui seul engloutir en une soirée une à deux bouteilles de très bons vins et exceptionnellement plus. Sa préférence va pratiquement toujours vers le Bordeaux ce qui n’était pas pour nous déplaire, bien au contraire !

Ce soir-là, pour la première fois, Villeglé finira le verre de vin de Yves, car des deux bouteilles de Branne Cantenac ouvertes, il ne restait plus que les cadavres. Voyant cela, il s’est rabattu sans vergogne sur le verre plein qui se trouvait à coté de lui avec la plus belle élégance et décontraction du voleur qui se moque bien de ce que les gens peuvent en penser. Ce geste simple deviendra une habitude au sein de l’Atelier et Yves lors de tous ses repas (au Marteret comme à l’extérieur) fera toujours en sorte de laisser la moitié de son verre de vin afin d’achever la soif de son ami. Quand il n’y en a plus ni dans la bouteille ni dans le verre, il y en a encore dans celui d’Yves ! Par la suite, lors des trois prochaines venues de Villeglé, notre cave et nos ambitions d’en créer une se sont envolés. Nous n’achèterons plus le vin que la veille de son arrivée en espérant en avoir assez jusqu’à sont départ…sic. Nous tenons à préciser un fait car vous pourriez mal interpréter ce que nous affirmons, Villeglé n’est que très rarement saoul, il possède en effet une capacité folle à boire tout en gardant toujours sa tête, son humour et son élégance. De plus, à notre grand étonnement, les lendemains, il se souvenait de tout (même lorsque qu’il était saoul comme un breton). Jacques Marie Bertrand Mahé de la Villeglé est hypermnésique. Oui, un vrai, possédant une mémoire phénoménale, comme rarement nous en avons rencontré. Capable de vous décrire dans le moindre détail un rendez-vous ou une rencontre impromptue (de qui était présent, aux tenues vestimentaires, des sujets de conversation ou encore de ce qu’il avait mangé ou bu etc).

Au matin du 22 juillet 1997, frais comme une rose, après un bon petit déjeuner, alors que nous nous préparions à travailler sur « l’agenaise », nous apprenons que l’assistant qui devait venir nous aider ne sera pas là, car sa compagne Marie Albet était en train de donner naissance à une petite fille (cette dernière, Louise deviendra la mascotte de l’Atelier d’Aquitaine). Cette date, le 22 juillet 1997 est inscrite dans tous les livres et toutes les biographies de Villeglé (entre 1999, jusqu’au moment où il se censurera et révisera sa propre histoire, notre propre histoire, l’histoire de l’Atelier d’Aquitaine, en tentant de le faire disparaître). A tout problème, il y a solution et heureusement, Isabelle Schneider (qui accepte de le remplacer pendant tout le séjour de Villeglé) et nous-mêmes assureront le travail bien au-dessus des espérances de Villeglé.

 Première chose : prendre une brouette et les panneaux un par un (car ils sont très lourds, environs 30 kilos pour chacun des deux plus grands) et les transporter dans la cour coté ouest, c’est-à-dire au couchant du soleil. Seul endroit protégé de la canicule jusqu’à 13h et permettant de travailler une surface d’affiche de plus de 9 mètres de long par environ 2,70m de haut, en dehors de la prairie. Une fois déroulés sous les fenêtres de notre chambre, les panneaux disposés dans l’ordre d’arrachage, nous assistons à un ballet surprenant. Villeglé tourne et retourne devant les affiches, regarde, prend le temps de bien réfléchir et se demande où commencer. Il faut dire que l’ensemble n’est pas très intéressant… Sur la partie supérieure des deux grands morceaux, il y a une grande frise en continu d’affiches de Steve Colman et sur la partie basse, la même chose faite d’affiches de Mr Eddy en tournée (à cette époque, Eddy Mitchell était en tournée dans toute la France). Seules se différencient, au milieu de ses accumulations, deux affiches côte-à-côte du groupe No One Is Innocent et une de la Malka Family. Pour parfaire le tableau que nous avions devant nos yeux, trois petits panneaux (deux de 60 cm de largeur et un de 40 cm). Deux sont composés d’affiches des groupes Louise attaque et Bâton Rouge ; pour le troisième une suite de numéros de téléphone. Le tout en parfait état et bien collé et bien sec (vue la température ambiante). Par contre, ce qui intéressait le plus Villeglé, c’était les épaisseurs incroyables de chaque panneau : il y avait plusieurs mois, voir des années de collages (facilement 15 bons centimètres d’affiches les unes sur les autres). Nous n’avions pas anticipé ce qui allait se passer dans les minutes qui suivront. Nous parlons de minutes et non d’heures !

 Le déclic arrive et Villeglé prend la décision de pratiquer en tout premier lieu une grande lacération dans le plus grand des deux panneaux (panneau de plus de 4m50 de large). Il commence à œuvrer entre deux affiches de Steve Colman et… L’épaisseur et la résistance des affiches est telle qu’il s’arrête, et demande à Yves de prendre la suite des opérations car un panneau aussi épais demande une grande force physique et une énergie débordante pour obtenir une lacération parfaite et d’un seul trait.

Ensuite aidé de Isabelle et Michèle, il en pratiquera un peu partout dans l’œuvre afin de l’équilibrer. Nous avions devant les yeux un ballet surprenant et au demeurant très intéressant : voir cet homme de 71 ans créer avec nous une œuvre de cette dimension, c’était un privilège, un luxe, un grand bonheur. Nous étions comme des gamins ! Les yeux grands ouverts, nous retenions toutes les leçons, nous étions de vraies éponges. Yves se remémorait un reportage vu dans son enfance de Georges Mathieu peignant comme un furieux un immense tableau. C’était la même chose : des gestes précis et une bonne connaissance du matériau, ainsi qu’un sens inné des proportions et de la plasticité des choses. C’est fort et excitant ! Exactement ce pourquoi nous avons quitté le milieu des marchands et des clients, voilà pourquoi notre vie sera vouée à l’Art et à la création.

 A la fin du travail, juste avant d’aller déjeuner, nous avons eu droit à notre première démonstration frondeuse de Villeglé. Alors que Michèle manœuvrait notre voiture, il s’était empressé de la guider dans une manœuvre en marche arrière avec peu de visibilité. C’était plutôt sympathique de sa part et galant à la fois, si ce n’est que ce dernier a fait en sorte que la voiture se retrouve garée sur l’œuvre terminée. Oui, notre belle BX rouge trônait sur un des panneaux du futur chef d’œuvre (il faut à ce stade de la narration vous préciser que cette œuvre sera achetée par le Fond National d’Art Contemporain (l’état) entre 1999 et 2000 !). Voyant cela, Yves se met en colère devant cet irrespect artistique (encore quelques relents de l’esprit de la maréchaussée, sérieux et respectueux des us et coutumes en tous genres) pendant qu’un large sourire se dessine sur le visage de Michèle lorsqu’elle découvre la situation incongrue et hilarante. Elle adore les empêcheurs de tourner en rond, les grains de sables qui coincent la machine parfaite, et bonheur Villeglé est à lui tout seul un concentré de tout cela. Ce personnage est un esprit rebelle, iconoclaste et casseur de mythe. Il venait de nous donner notre première leçon de liberté artistique, cela se reproduira plusieurs fois et toujours dans la surprise totale. « Nous nous donnons des règles, c’est pour les contourner » : voilà sa phrase favorite pour résumer son éthique. Nous la retiendrons et la ferons nôtre tout le temps que nous travaillerons ensemble !

 Dans l’après-midi, avant de ranger « La Genèse » dans le garage, nous ferons quelques photos afin d’immortaliser notre première journée de travail. Etaient présents cette après-midi-là : Villeglé et son amie, Pierre di Folco, Isabelle Schneider, Alice notre fille et nous deux. La genèse était quasi prête pour l’opération suivante, le marouflage aura lieu lors de la deuxième venue de l’artiste en septembre de la même année. Cela engendrera de nouvelles surprises !

 Le soir, repas plus conséquent que la veille… Et poursuite de l’extermination de notre cave !

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