Michèle & Yves di Folco / Atelier d'Aquitaine

« Soyons réalistes, exigeons l’impossible »

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Le 23 juillet 1997 dès potron-minet, enfin… vers 9h, petit déjeuner à l’ombre des tilleuls en profitant de l’air encore frais de la nuit campagnarde (à deux pas des deux superbes magnolias centenaires en fleurs et odorants). Le petit déjeuner Villegléen est simple et spartiate : il vous faut une bonne pomme (de la variété que vous voulez), un morceau de fromage à pâte (genre Comté ou Tome des Pyrénées), un bout de pain et un café noir. Tous les matins, il pelle sa pomme et la mange au couteau, il se coupe quelques petites lichettes de fromage accompagnées de petits bouts de pain et pour conclure, un café noir sans sucre. Villeglé ne mange pas, il picore. Pour les autres invités, café, jus d’orange, pain, confitures maison et pour nous, thé fruité de chez Mariages Frères et fruits. Nous profitons de ces moments calmes pour faire un léger point sur la veille et surtout pour organiser notre journée débutante. Voilà comment toutes les journées au sein de l’Atelier d’Aquitaine commencent. C’est donc dans un état d’esprit extrêmement léger et fortement décomplexé que nous abordons notre deuxième journée de travail avec l’artiste. Grace aux évènements de la veille et suite à notre analyse logique de ce que nous avions vécu, nous avons compris que nous n’avions rien compris, et c’était donc pour cela que nous avions tout compris… Bref, c’était nos tous premiers pas dans « la clarté dans la confusion » ! Nous étions en état d’ébullition complet, nous jubilions de bonheur car nous pressentions dès lors que notre futur avait de l’avenir et que du travail il y en aurait pour quelques jours !

Notre premier objectif a été de vérifier les tas d’affiches que nous avons récoltées en mai et juin, afin d’en déterminer leur potentiel (le reste de la journée sera conditionné par ce premier tri). 10h : début des hostilités, nous sortons les immenses placards d’affiches des mois précédents et notamment un placard rapté place Armand Fallières à Agen (environ 2,50 x 3,90 m). Le panneau est très, très, très épais et comme d’habitude pas lacéré, ce qui implique d’entrée une intervention brutale et violente. Villeglé tourne et retourne autour de cette immense surface d’affiches en balançant ses bras écartés le long de son corps. Sa démarche chaloupée doublée de son ombre nous fait sourire car elle est comme celle d’un vieux cow-boy prêt à dégainer, il n’y manque juste que la mélodie d’un harmonica à la Ennio Morricone. Nous étions en plein film de Sergio Léone, soleil et chaleur, intensité et concentration, violence et légèreté, laideur et beauté !!

Un constat s’impose instantanément à Villeglé, le poids de l’ensemble ne sera pas gérable lors du marouflage. Il faut désépaissir le tout en désolidarisant une strate d’affiches de cet immense panneau. Nous appellerons plus tard cette phase de travail le « décroûtage ». Après avoir déterminé l’épaisseur du paquet que nous allions enlever, sur les conseils de Villeglé, nous nous alignons tous les trois (Isabelle et nous) sur le plus petit côté du panneau et commençons tant bien que mal à décroûter. Villeglé nous observe, nous dirige : un chef d’orchestre dans toute sa splendeur (directif et précis, tout en nous apprenant les gestes sûrs et techniques). Dès que les premiers centimètres sont levés, nous enfonçons nos six pieds dans le mille-feuille, entre deux couches d’affiches tout en maintenant fermement la couche inférieure plaquée au sol. Nous empoignons vigoureusement la couche supérieure pour l’arracher. Là, nous sommes obligés de nous « arracher » nous aussi ! Lever les bras violemment en tirant le plus longtemps et le plus haut possible pour avancer le plus loin dans la longueur du panneau. A ce stade du travail, trois options sont possibles : soit nous pouvons finir le décroûtage en tirant le panneau par devant, soit il nous faut recommencer la même manœuvre en pliant l’affiche sur elle-même, soit il faut intervenir des deux côtés c’est-à-dire tirer le panneau par devant et tenter en même temps de le décoller à l’endroit même de la résistance du papier. Bonjour les lombaires et les tours de dos assassins ! Malgré cela, aucune souffrance, aucun labeur éreintant, bien au contraire, c’est jubilatoire, festif et surprenant. La création se fait dans la surprise du hasard objectif, dans une totale improvisation contrôlée et conceptuellement anarchique. Oui, c’est une forme d’anarchie, de chaos constructif et rigoureux. C’est un oxymore !

En se déchirant, les couches successives de papier s’arrachent les unes des autres dans une multitude de craquements graves et secs. Enfin le panneau supérieur rompt, laissant apparaître entièrement la couche inférieure et tous les stigmates du violent décroûtage que nous venons d’opérer : une myriade de petits bouts d’affiches arrachées (et non lacérées) comme un immense puzzle tout décomposé et qu’il serait bien évidemment absolument impossible de réaménager. Des petits bouts de mots, de slogans, de programmations, de dates amputées, de noms de communes tronquées, de superpositions de couleurs, enfin bref des petits bouts de petits bouts, rien que des petits bouts… mais pas de saignée sauvage dans le papier, pas de scarification dans l’épaisseur, pas de tranchée béante. La plastique d’une affiche décroutée n’a vraiment rien à voir avec celle d’une affiche lacérée.

Aussitôt, comme irrésistiblement attiré, sous l’impulsion de Villeglé nous nous mettons tous ensemble à l’arrachage des morceaux de papier qui se détachent ostentatoirement (mal collés et flottants). C’est comme une addiction, un désir incontrôlable d’arracher, d’écorcher, d’effeuiller, d’épiler, d’ôter ces bouts de papiers rebelles et si fragiles. Certains autres, au gré de nos humeurs, sont sauvés de ce nettoyage grâce à une couleur, à une architecture ou un agencement, à un mot tronqué, au détail d’une lettre, d’une image ou d’une photo, d’un œil, d’une bouche. Ils seront alors mieux collés lors du marouflage. Au bout d’environ une demi-heure, le dédoublage, le nettoyage de l’affiche étant terminé, Villeglé le trouvant parfait dans sa globalité, décide que cette future œuvre mérite d’être entièrement conservée dans ses proportions imposantes. Pour clôturer l’intervention, Villeglé et Isabelle prennent les dimensions de « Les dessous de la place Armand Fallières », environ 242 cm de hauteur, sur 385 de largeur. La colonne Morris dans sa globalité, pas de cadrage, un brut de décoffrage, simple et efficace. Pendant ce temps-là, nous comprenons aussitôt le gros problème qui nous arrive : comment faire pour le châssis ? Et surtout à de telles dimensions ! Eh oui, la folie continue, pas de petites œuvres pour des salons bourgeois et cossus, directement les formats muséaux. Comme le disait le Ché « Soyons réalistes, exigeons l’impossible », pas de limite, pas de contrainte, s’il faut le faire, nous le ferons. D’ailleurs, cet état d’esprit, nous l’avons développé et en avons fait notre carte de visite et aussi notre devise : « L’art c’est notre liberté et notre liberté n’a pas de limite ».

Au premier plan, la  future œuvre « les dessous de la place Armand Fallières » décroutée.  Debout, posée contre le mur, la première couche de la place Armand Fallières et derrière contre l’escalier, la colonne Jasmin (qui donnera la plus grande œuvre sortie de l’Atelier d’Aquitaine « Moon Révolution »). Toutes deux sans aucune lacération, comme nous les avions arrachées avec Cédric Bordes et un assistant en juin 1997.

Revenons au problème du châssis, comment faire vite et efficace ? Alain Zagni, ébéniste à Lavardac (commune située à 10 kilomètres du Marteret), voila notre solution, c’est l’homme idéal pour notre situation compliquée. Nous lui téléphonons et prenons rendez-vous dans l’après midi tout en lui indiquant que sa journée du lendemain est foutue sans plus nous étendre sur le sujet. Il a l’habitude de nos folies et pour être franc il aime bien nos arrivées intempestives dans son univers calme et magique.

11h30, Michèle comme tous les jours lors des venues de Villeglé descendra à Nérac acheter Le monde de la veille (sa parution est toujours à 13h sur Paris et donc en province le lendemain. Ce qui fait que pour nous provinciaux, le Monde est le journal de la veille aux nouvelles pas fraîches) ainsi que quelques courses. Pendant la préparation du repas, Villeglé lit son journal en grignotant un petit gâteau breton (nous achetions toujours quelques gâteaux secs en guise de coupe-faim) afin de ne pas trop le dépayser. Oui, nous avions oublié de préciser que Villeglé est né breton, dans la « Bretonnie », un pur souche de la énième génération (de mémoire sa lignée remonte au XIVème siècle).

Repas pris et sieste obligée, nous nous rendons chez notre ami ébéniste. Le lieu est vaste, poussiéreux (comment faire autrement dans un atelier d’ébéniste), rempli de machines aux noms barbares (dégau-raboteuse, toupie, scies en tous genres, ponceuses, etc), de vieux meubles, de chaises empilées les unes sur les autres, et en son milieu trône un homme de 49 ans, 1,65 m, le sourire aux lèvres et l’accueil généreux. Après avoir fait les présentations, et avoir expliqué à Alain que le petit homme situé devant lui était un grand artiste, nous sommes rentrés directement dans le vif du sujet, « Alain il faut que tu nous fasses un châssis de 2,32 x 3,75 m et cela, pour demain soir ». Il a été étonné et comme à son habitude, il nous a dit Oui. Cet homme sera un des maillons principaux de notre Atelier, car non seulement il va nous dépanner au début mais ensuite il nous apprendra à faire nos châssis nous-même et nous prêtera son atelier afin de les réaliser. Eh oui, nous sommes incapables de payer des châssis sur mesure en quantité énorme (873 œuvres sortiront de l’Atelier d’Aquitaine). Alain nous indique où acheter le bois et nous précise que nous devons lui livrer le tout avant demain matin 08h.

Le reste de la journée est voué au repos, à la lecture, aux discussions et comme d’habitude un dîner sous les tilleuls avec poursuite de la destruction systématique et concrète de notre cave !

 

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