Archives mensuelles : novembre 2016

L’Art c’est le sublime mensonge !

Dernière journée ensoleillée et radieuse de Villeglé en Lot-et-Garonne. Le petit-déjeuner est avancé d’une heure pour cause de programme chargé. Nous débuterons par une escapade jusqu’au Boulevard de la Liberté à Agen, car nous voulons que Villeglé puisse éprouver réellement et physiquement le lieu du rapt de « La Genèse ». Qu’il soit face à ces immenses panneaux d’affiches collées et qu’il se retrouve comme nous devant plusieurs dizaines de mètres de long sur environ trois de hauteur de cette matière première (futures œuvres). Peut-être aussi y aura-t-il quelques beaux panneaux suffisamment épais et adéquats pour de futurs tableaux ? Nous clôturerons notre journée par un long déjeuner à l’ombre de nos vieux tilleuls avec pour invités d’honneur Marie-Madeleine et Roman Opalka.

Après vingt kilomètres de route sinueuse, nous arrivons à l’emplacement de notre principal et gigantesque kidnapping. Le garage est toujours là, abandonné, calme, surnaturel et à nos yeux magique ! Depuis des années, il est déserté de toute action commerciale et ses murs et vitrines ne servent plus qu’à la communication du Florida (salle vouée à la diffusion des musiques amplifiées) et autres associations ou commerces ne pouvant se payer un affichage classique et onéreux. Lors de notre première venue le 12 mai 1997 avec Cédric Bordes, nous avions été choqués par ce désert urbain, ce lieu de solitude : nous étions devant un mélange du café de Nigthawks, le tableau d’Edward Hopper et de celui du film Bagdad Café de Percy Adlon. Rien, un « no man’s land »… et pourtant nous étions en ville !

Pour ce pèlerinage, nous sommes accompagnés, en plus de Villeglé et d’Isabelle, par notre fils Camille qui est rentré la veille au soir de sa tournée de chant. À notre arrivée, devant le garage abandonné, nous sommes frappés par l’affichage rectiligne et parfois monochrome qui s’expose sur les vitrines. Comme lors de notre première venue, où nous n’avions trouvé pratiquement que des affiches de Mr Eddy et de Steeve Colman, nous n’avons sous les yeux que des affiches du « Dandy » (boite de nuit agenaise) et de Candido Fabré (chanteur latino). Nous paraissons tout petit face à ces immenses palissades et nous sommes obligés de lever bien haut la tête pour constater à perte de vue qu’aucune lacération ne vient distraire cette rigueur au demeurant bien ennuyeuse. Sur la deuxième « vitrine/palissade », l’accumulation sur trois niveaux d’affiches du Dandy est presque un monochrome, si ce n’est une série de Candido Fabré qui vient troubler cette sérialité. Sur les autres, nous trouvons essentiellement Candido Fabré et encore le Dandy, le tout égayé par quelques affiches d’un festival de rock et de musiques amplifiées, montrant un dessin de chat humanisé, halluciné et guitariste.

Par contre, à notre grand étonnement et aussi à notre grand désarroi, nous sommes en face d’une nouvelle réalité : la couche d’affiches est peau de chagrin, ridicule et beaucoup trop fine pour la décrocher. Rien à se mettre sous la dent ou dans le coffre de la Volvo. Aucune récolte sérieuse ne pourra être faite ce jour-là ! Notre essai de collecte sur le panneau situé à la gauche de celui du Dandy est infructueux et, de dépit, nous avons caché à l’arrière de l’immeuble les affiches de notre minable tentative. Nous apprendrons plus tard la cause de cette situation : à partir de la fin mai, Le Florida ne programme plus rien jusqu’en octobre, et seuls les festivals d’été et quelques intervenants locaux affichent. Donc, c’est la misère, et dans celle-ci, seul Camille s’affère désespérément à décoller de piètres petits bouts d’affiches.

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Notre gamin, attiré par deux affiches comportant des dessins de guitaristes fous, s’évertue avec ses ongles à les décoller malgré le manque d’épaisseur. Mais, c’était sans compter sur son opiniâtreté  et sa concentration. Il arrive au bout de quelques minutes à les récupérer feuille par feuille. Voyant son acharnement et sa pugnacité, Villeglé lui vient en aide et, sans aucune explication, s’approprie aussitôt son trésor. Il le lui rendra (ainsi qu’à nos deux autres enfants) en septembre, d’une façon inattendue. De ces quelques feuilles, il composera une œuvre intitulée « Pour le trio », qu’il leur offrira joyeusement en rigolant et en leur rappelant que tout labeur mérite récompense. L’œuvre sera datée – par erreur – du 20 septembre 1997.

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Pour le trio, 20 septembre 1997, Agen, 96 X 83 cm.

Pendant tout ce temps, nous avions remarqué, sur la partie haute du pilier central de la face avant du bâtiment, qu’il subsistait encore quelques traces de notre ancienne récolte du 12 mai dernier. Un bout de l’affiche de Louise Attaque trône encore fièrement, comme pour nous narguer. Ce morceau avait résisté à nos assauts, car collé à même le béton, il était devenu solidaire du mur. Yves lâchement (car incapable de travailler en hauteur pour cause de vertige chronique) tend la vieille échelle déglinguée que nous avions achetée chez Emmaüs à Isabelle pour qu’elle tente de le récupérer. Patiemment et délicatement, au bout d’une dizaine de minutes, Isabelle arrive à ses fins et le remet à Villeglé qui l’enfourne aussitôt dans la poche de son imperméable à la Colombo.

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Ce n’était qu’un bout d’affiche, mais il deviendra par le miracle de Villeglé un superbe tableau. En septembre, ce dernier l’augmentera d’un beau morceau de décroutage d’affiche du groupe « Cuban All Stars ». Après montage, il le marouflera sur toile avant de l’offrir à Louise, notre mascotte, en le datant du 22 juillet 1997 (date de sa naissance et celle-ci aussi de la création de notre Atelier d’aquitaine).

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Louise Attaque, 22 juillet 1997, Agen, 60 X 40 cm.

Par chance, nous avons fait des photos immortalisant notre piètre récolte matinale devant cet incroyable espace dédié à l’affichage sauvage. Heureusement, car dans les deux années qui suivront, le bâtiment sera rasé pour laisser place à de nouveaux locaux commerciaux. Il faut savoir que dans le monde de l’affichage sauvage, les lieux sont éphémères et illégaux… Beaucoup de mairies (tous bords confondus), les lois et les afficheurs professionnels font tout pour les faire disparaître.

11h30. Nous rentrons au Marteret, déçus de notre escapade Agenaise, mais ce ne sera que de courte durée, car nous allons maintenant nous occuper de notre repas. Nous sommes excités de cette future rencontre entre Villeglé et Roman Opalka. Ces deux immenses artistes ne se sont jamais rencontrés et c’est ici chez nous que cette première va avoir lieu, nous sommes fiers et impatients de vivre ce grand moment.

Au menu nous leur proposerons : en entrée, un foie gras mi-cuit maison, accompagné d’un Sauterne « Château Raymond-Lafon » 1982, suivi d’un gigot d’agneau et de haricots verts (agneau élevé par le père de Yves et les haricots verts de chez nos voisins) servis avec deux Margaux : « Château Giscours 1985 » et un jéroboam « Château d’Arsac 1982 ». Pour terminer, un plateau de fromages (composé d’un vieux Comté affiné, d’un Bethmale des Pyrénées, d’un Cantal affiné, d’un brebis fermier) et marinade de fruits au champagne, servie avec un champagne brut, rosé et millésimé. Puis viendra le café avec proposition pour les amateurs d’un excellent armagnac 1972 (ne jamais oublier que le Marteret est en Gascogne dans cette petite Toscane française et que le cognac n’y est pas de mise…manque de rondeurs, de fleurs et de terroir) !

13h pile, Marie-Madeleine et Roman Opalka arrivent, accompagnés d’une de leur amie à bord d’une voiture puissante et discrète (Roman aime la vitesse et roule vite). Marie-Madeleine est une belle femme généreuse, truculente, cultivée, pétrie d’humour, à la parole libre et franche. Elle est habillée d’une robe sombre, sobre et d’une grande capeline rouge (portant ruban vert) la protégeant du soleil. Roman Opalka, grand, svelte, teint clair, cheveux blancs, le regard froid, la parole juste et précise, tout habillé de blanc, même son panama ne déroge pas à sa règle. Un très beau couple soudé, qui contrairement aux apparences et à l’œuvre défendue par Opalka, ne sont pas des moines mais bien au contraire des gourmets, des épicuriens convaincus. Ils sont toujours prêts à savourer autant une bonne table avec de bons vins qu’une discussion philosophique ou une galéjade décapante. Les côtoyer a toujours été pour nous un honneur, un bonheur et une belle aventure. À chacune de nos rencontres, que ce soit en Lot-et-Garonne ou à Venise, nous en sommes toujours sortis plus beaux et plus grands ! Dans un très prochain récit, nous reviendrons vers eux pour un repas mémorable, dans leur manoir Gascon de Bazérac.

Après de brèves présentations, nous sommes passés directement à table. Pouvons-nous parler de table ? Non, car il ne s’agissait à cette époque que d’un des ventaux d’une grande porte cochère posée sur quatre piles de briques rouges et de fauteuils de jardin en plastique gris.

La journée est belle et le soleil au zénith est radieux, nous permettant de déjeuner à l’ombre fraîche des grands tilleuls octogénaires. Nous avons dressé la table : couverts en argent, verres à vin, verres à eau. Le paysage et les grands crus servis pendant ce déjeuner ont certainement permis à la magie d’opérer ! Le repas s’anime au rythme des bouteilles qui se boivent très bien, les discussions entre invités tournent beaucoup sur le monde de l’art et de la pensée. Il est fort agréable de pouvoir avoir de telles discussions dans de telles conditions. Soudain, alors que nous finissions le plat de résistance, Marie-Madeleine en vraie ambassadrice du Sud-ouest n’hésite pas une seconde à plonger ses longs doigts bagués de bijoux dans l’assiette d’Yves afin de lui subtiliser les gousses d’ail abandonnées sur le rebord de son assiette. Nous l’entendons encore dire à Yves : « Vous ne mangez pas votre ail, Cher ami ? » et sitôt la réponse négative prononcée, sans plus attendre elle opère l’exfiltration des dites gousses confites dans le jus du gigot et les déguste en friandise avec avidité ! Personne ne bronche, tous ont le sourire aux lèvres… Yves est pantois !

Le repas continue à se dérouler paisiblement autour de diverses discussions très orientées vers l’art contemporain, et les bouteilles de vins se vident inexorablement…

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Pendant le repas, nous entendons Villeglé expliquer en détail, à la tablée, son concept du « lacérateur anonyme » et qu’il est un homme sans métier refusant toute échelle de valeur quand au choix d’une affiche lacérée. Nous, nous ne bronchons pas, nous sommes estomaqués de l’adresse et de la conviction qu’il déploie concernant l’explication de sa démarche conceptuelle. Nous sourions avec Isabelle en nous remémorant toutes les lacérations et les décroutages que nous avions opérés pendant la semaine écoulée. Mieux encore, nous nous rappelions tous les trois cette remarque idiote et drôle que nous avions eue en rangeant « la Genèse » dans nos réserves : nous nous imaginions le fameux lacérateur anonyme se promenant dans la nuit du 11 au 12 mai avec une grande échelle sur l’épaule (c’est possible mais très très très peu probable) et qui va de surcroit à trois mètres de hauteur et sur une longueur de plus de neuf mètres linéaires lacérer des affiches pour son plaisir. Nous arrêtons là le délire ! En effet, son concept est basé sur le fait qu’il ne récolte que des affiches lacérées dans la rue par des anonymes. Lui ne fait que les recadrer ou les prendre telles quelles sont pour en faire des tableaux. Inutile de préciser qu’après la semaine que nous venions de passer, nous étions bien loin du concept du lacérateur anonyme et des légendaires petits coups de pouce de Villeglé, mais bien plus proches de Jean Pierre Raynaud lorsqu’il déclare en 2009 : « L’Art c’est le sublime mensonge » !

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En fin d’après-midi, nous sommes obligés d’abréger ce long et agréable déjeuner, car Villeglé, son amie et Isabelle ont chacun un train à prendre dans des directions opposées. Dernières photos devant le Marteret, immortalisant la rencontre entre les deux artistes. Ils posent côte à côte, l’un sa valise en bandoulière et l’autre le panama vissé* sur la tête comme à son arrivée. Ils sont magnifiques !

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*Roman Opalka porte un panama pour des raisons artistiques. Il se protège du soleil afin de ne pas bronzer car dans son travail, il ne faut pas que sa peau change de couleur suivant les saisons. Depuis 1972, tous les jours où il peint, il se prend en photo dans son atelier devant le tableau en cours, avec toujours le même dispositif : il porte le même type de chemise blanche, la même coupe de cheveux (il se les coupe lui même), la même chaine en or au cou et surtout le regard sans aucune émotion. Il est important que rien ne marque le temps en dehors de son vieillissement physique et son tableau derrière, qui devient de plus en plus blanc. Le visage de Roman Opalka est une œuvre d’Art vivante et son flétrissement est une vanité !

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« Au prix où est le beurre… »

Nouvelle journée d’apprentissage et de création au Marteret, après le petit déjeuner, nous sommes excités dans l’attente du premier châssis pour le marouflage de « Les dessous de la place Armand Fallières ». Il faudra tout de même patienter jusqu’au soir pour récupérer le châssis et jusqu’au lendemain matin pour la réalisation de l’œuvre… GRRRRR !! Alors de dépit, nous décidons de fouiller dans le stock d’affiches entreposées dans la partie de la maison en travaux. Nous plongeons littéralement dans les amas de strates de papiers, une vraie expédition « spéléo » ! La chaleur de l’été ne nous épargne pas, malgré l’heure matinale. Nous prenons tous les trois (Isabelle et nous deux) une bonne suée pour dégager et sélectionner quelques placards d’affiches.

Très vite, notre choix se porte vers deux grands panneaux très épais que nous décidons de décrouter pour l’un et de lacérer pour l’autre. C’est le début de la ruée vers l’or, une vraie chasse au trésor ! Au bout de quelques essais, « Eureka », Yves tombe sur une affiche de NTM, l’album « Paris sous les bombes ». C’est l’idéal, le sujet est parfait et le morceau décrouté est fort et puissant. Très vite, une autre affiche se détache : « FFF », toute aussi incontournable (affiche non lacérée avant notre intervention). Villeglé comprend aussitôt que ces découvertes sont bonnes, il a le regard du plasticien entraîné par 50 ans de pratique. Nous, nous sommes emballés par les noms d’artistes visibles en premier plan. Il y avait devant nos yeux sur deux tableaux, à la fois FFF – groupe mythique de funk – et NTM – groupe de rap engagé, composé de deux grands auteurs Kool Shen et Joey Starr.

Voilà, nous avons deux belles découvertes. Et ensuite, que faire ? Nous pestons de ne pas pouvoir aller plus loin. Repartir à la recherche d’autres trésors ne nous emballe pas du tout, quand Isabelle nous fait en aparté de Villeglé une proposition aussi inattendue qu’élégante : « Pourquoi vous ne prenez pas les deux châssis qu’Alain Zagni m’a préparés pour mes deux futurs tableaux ? » (à la demande d’Isabelle quelques mois auparavant, nous avions fait fabriquer deux grands châssis de 1,40 sur 1,40 m afin qu’elle puisse réaliser deux peintures).

Grâce à la proposition d’Isabelle, le format carré va être pour la première fois employé dans le cadre de l’Atelier d’Aquitaine. Par la suite, nous avons proposé à Villeglé de le systématiser pour les raisons suivantes : tout d’abord, il rappelle les pochettes carrées des CD laser des musiciens, (actuellement sur nos murs, c’est la promotion des groupes et de leurs albums qui font 90% de l’affichage sauvage), et de plus nous connaissions parfaitement ce format, car nous (Isabelle et nous deux) avons eu la chance de travailler avec l’artiste Niortais Jacques Coulais. Ce dernier réalisait quasiment presque toutes ses grandes œuvres au format carré (150 x 150 cm). Nous l’avons fréquenté assidument pendant plusieurs années et avons eu la chance de retenir ses leçons en ce qui concerne le carré dans l’Art. Il nous a permis à tous les trois, de développer une certaine préférence rétinienne pour ce format, sa rigueur, son équilibre parfait et la beauté de la sérialité lors des accrochages. Nous avons encore en mémoire son exposition au Musée du Donjon de Niort et les suites de tableaux alignés. Sur 32 œuvres exposées, 22 étaient de format carré *. Qu’Isabelle Schneider et Jacques Coulais en soient remerciés, car plusieurs centaines d’œuvres de ce « format-type » sortiront pendant des années de  l’Atelier d’Aquitaine !

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1990, 150 X 150 cm, aquarelle marouflée sur bois, Jacques Coulais – 1991, 147,5 X 147,5cm huile sur toile marouflée sur bois, Jacques coulais.

Mais pour l’heure, la question est : comment va réagir Villeglé ? Lui imposer un format est totalement contradictoire avec l’esprit de création et certaines questions pratiques s’imposent à nous : et si le tableau est meilleur un peu plus grand ou plus petit ? Est-ce la poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? Penauds, nous osons faire cette proposition incongrue et anti-artistique à Villeglé. Sa réaction a été positive immédiatement et à notre grand étonnement, il nous remercie tout en nous poussant aussitôt au travail. Nous sommes à la fois « scotchés » par cette réaction libertaire et heureux de constater qu’il bannit les contraintes !!

Dans la matinée, nous apprenons à cadrer les œuvres au format de châssis existant (à l’inverse de la veille, où nous avons dû faire réaliser un châssis sur mesure), à les maroufler sur une toile tendue, et à les agrafer. Ces trois manœuvres se font assez rapidement et ne nécessitent que peu de technicité. Le cadrage prend, en moyenne par œuvre, environ 15 à 30 minutes (le temps dépend des interventions à faire dessus : lacérations, retouches, cadrage et coupe au format désiré). Ensuite, nous tendons sur le châssis une toile, en laissant le tissu assez lâche, car les affiches seront collées détrempées et au séchage le papier se tend fortement. Puis, nous passerons au marouflage, partie technique au demeurant spectaculaire, car il faut détremper à grande eau l’épais placard de papier, à l’éponge ou au jet d’eau (s’il le faut), jusqu’à ce qu’il perde sa rigidité. Nous passons sur les parties d’arrosage où nous travaillons comme dans un film des frères lumières ou de Buster Keaton. Le soleil tape dur, cette phase de travail permet une ambiance rafraîchissante et conviviale.

Ensuite, nous encollons le verso d’une colle synthétique et vinylique et posons simplement ce paquet humide et gluant sur la toile, son poids faisant office de presse. Aussitôt, sans plus attendre, nous agrafons l’affiche sur le châssis (sur les côtés ou à l’arrière du châssis, selon la quantité de papier restant en débord). Phase triste et trop sérieuse à notre goût mais obligatoire. Nous nous débattons avec la colle et le papier mouillé, rien de drôle et surtout, c’est laborieux ! Pour terminer, nous badigeonnons l’affiche (recto) à l’aide d’une brosse à papier peint remplie de colle à l’eau et nous tartinons, nous tartinons, nous tartinons… de bas en haut et de gauche à droite, tout le tableau, sans économie. Pendant cette manœuvre, nous en profitons pour coller tous les petits bouts rebelles et Villeglé pour donner « ses petits coups de pouce » (il retire ça et là des petits bouts parasites et enlève aussi de fines couches de papiers blancs (pelures, restes de l’arrachage ou du décroutage) afin de faire apparaître les couleurs cachées et va même jusqu’à scarifier les affiches humides avec ses ongles).

Après cette phase technique, sans plus attendre, nous redressons les tableaux et les exposons au soleil afin de les faire sécher. Le miracle est là sous nos yeux, ils sont parfaits et « collent » complètement à l’idée de l’œuvre de Villeglé… Ils « déchirent ! »

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FFF, rue de la fédération, 24 juin 1997, Agen, 140 X 140 cm, Technique dit « lacérée » – NTM, colonne Morris, Agen, 140 X 140 cm », Technique dit « décroutage »

Pendant toute la matinée, nous avons appris avec étonnement qu’il ne fallait surtout pas s’appliquer, mais plutôt laisser faire les accidents. Ils sont inclus dans l’œuvre et rentrent très bien dans la notion de hasard objectif. Comme le dit souvent Villeglé en citant Gauguin : « Au prix où est le beurre, on va pas finir les mains ! ». Un vrai bonheur, une jubilation, nous étions comme des sales gosses dans un bac à sable et nous pétrissions notre boue de colle et de papiers, avec alacrité** !

Ensuite repas, sieste et dans l’après midi, visite d’un ancien café à Granges-sur-lot. Une connaissance de l’amie de Jacques a hérité d’une maison au centre du village, et en enlevant le papier-peint du salon, a découvert sur les murs des fresques murales racontant la guerre de Crimée. Renseignements pris, il était courant que d’anciens militaires, doués au dessin et en peinture, illustraient leurs Campagnes sur les murs des maisons des hôtes qui les recevaient. En l’occurrence, la maison en question était un ancien café, et chose assez rare, il était situé au premier étage de la demeure. Après ce moment de détente culturelle, nous récupérons le grand châssis chez notre ami Alain, surprise, avec les chutes de bois il nous a fabriqué deux châssis de plus !! C’est super, surtout que maintenant nous avions appris que nous pouvions travailler à l’envers (le châssis déterminant l’œuvre) et nous trouverons donc rapidement à les utiliser. La journée se termine par le repos, un bon repas et une nuit de sommeil avec les fenêtres ouvertes pour profiter de la fraicheur de la nuit.

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Fresque dans un ancien café à Grange sur lot (47)

Le lendemain, après le petit déjeuner rapide, car nous sommes impatients de nous attaquer au grand format, force est de constater que le temps n’est pas avec nous. Pas de chance, journée mitigée entre la pluie et le soleil, alors nous sommes obligés de nous replier sous un abri de fortune… La vieille bergerie, branlante et farcie de gouttières située au fond de la garenne. Une fois tout le matériel installé, les tréteaux, les divers pots de colles, les agrafeuses, les ciseaux et cutters, la toile, le mètre, nous commençons l’exploit.

Nous n’avons jamais touché à une œuvre de cette dimension, même Isabelle est curieuse de voir comment Villeglé va s’en sortir. Heureusement que nous nous sommes entrainés la veille avec les deux tableaux, car là, il s’agit d’une vraie manœuvre militaire. Dans cet espace réduit, nous refaisons donc les mêmes gestes, la même technique que la veille, mais ce format-ci exige d’être au moins quatre pour manipuler l’affiche. Nous ne parlons pas que du poids mais aussi de l’encombrement. Il faut donc l’encoller par moitié successive. La phase encollage à la vinylique demande d’être précautionneux car la colle tâche et impossible de rattraper nos vêtements même malgré plusieurs lavages. Par contre la colle à l’eau, quel bonheur, on s’en met partout, on s’en amuse et même on s’en éclabousse ! Oui, des sales gosses en train de faire un sale travail ! Avec Villeglé, le travail est un amusement sérieux, une réalisation grave faite avec légèreté, il faut bien calculer les choses dans un chaos organisé !

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Marouflage « Les dessous de la place Armand Fallières » dans la vieille bergerie du Marteret

Sont présents comme spectateurs en plus de Villeglé, d’Isabelle et nous-mêmes, l’amie de Jacques, notre comptable (qui était de passage) et Pierrot (le père de Yves à la photo). L’opération a duré une bonne partie de la matinée, de 10h à 12h juste le temps que le soleil réapparaisse et puisse sécher l’œuvre dans l’après-midi. Par contre, nous avons attendu 15h pour la redresser. En effet, une grande œuvre demande à ce que la colle pénètre plus profondément dans la toile car le poids du papier trop mouillé pourrait faire tomber les affiches malgré les agrafes. Nous terminerons notre journée de travail par une séance de photos, faites par Pierrot, devant la bergerie.

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Séance de photos devant l’affiche Les dessous de la place Armand Fallières, 24 juin 1997,  Agen, 232 X 375 cm – Il s’agit d’une œuvre réalisée par la technique dit du « décroutage ».

Avant dernier jour de présence de Villeglé au Marteret, nous  marouflons dans la matinée deux œuvres « Gasconneries » et « Carrapicao ». Bien entendu, nous nous sommes servis des châssis qu’Alain nous a fabriqué en plus avec les chutes du bois restant du châssis de « Des dessous de la place Armand Fallières ». Il faut préciser à ce stade du récit, qu’une journée de travail Villegléenne ne dépasse guère 2 à 3h (le matin, une heure trente à deux heures et l’après-midi jamais plus d’une heure). C’est un homme raisonnable et économe de sa santé, c’est aussi le rythme propre aux gens du Sud-Ouest qui font toujours « du bon usage de la lenteur »… Pour citer Pierre Sansot.

En fin d’après-midi, nous nous rendons dans le petit village de Vianne afin de visiter sa Verrerie et surtout une installation de l’artiste américain Dale Chihuly. Ce dernier donnait à voir, dans un jardin luxuriant, une très grande œuvre composée d’immenses flèches de verre rouge le tout installé dans une forêt de bambous. L’installation était au demeurant intéressante et surtout reposante.

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Visite de l’installation de Dale Chihuly à Vianne (47)

Le soir, lors du repas sous les tilleuls, les discussions vont bon train et sont très animées sur l’histoire de l’art et sur les œuvres réalisées lors des deux dernières journées… Et bien entendu, comme tous les soirs de la semaine, poursuite de la destruction inexorable et massive de notre cave !

* Catalogue Jacques coulais, « Aquarelles et peintures 1986-1992 », Musée du Donjon Niort, Entretien Jacques Coulais/Paul Ardenne et texte de Paul Ardenne « Jacques Coulais – Le sujet constitué par la peinture », ISBN 2 907762 08 07

** Clin d’œil à « arbrefran », il se reconnaîtra !