« Au prix où est le beurre… »

Nouvelle journée d’apprentissage et de création au Marteret, après le petit déjeuner, nous sommes excités dans l’attente du premier châssis pour le marouflage de « Les dessous de la place Armand Fallières ». Il faudra tout de même patienter jusqu’au soir pour récupérer le châssis et jusqu’au lendemain matin pour la réalisation de l’œuvre… GRRRRR !! Alors de dépit, nous décidons de fouiller dans le stock d’affiches entreposées dans la partie de la maison en travaux. Nous plongeons littéralement dans les amas de strates de papiers, une vraie expédition « spéléo » ! La chaleur de l’été ne nous épargne pas, malgré l’heure matinale. Nous prenons tous les trois (Isabelle et nous deux) une bonne suée pour dégager et sélectionner quelques placards d’affiches.

Très vite, notre choix se porte vers deux grands panneaux très épais que nous décidons de décrouter pour l’un et de lacérer pour l’autre. C’est le début de la ruée vers l’or, une vraie chasse au trésor ! Au bout de quelques essais, « Eureka », Yves tombe sur une affiche de NTM, l’album « Paris sous les bombes ». C’est l’idéal, le sujet est parfait et le morceau décrouté est fort et puissant. Très vite, une autre affiche se détache : « FFF », toute aussi incontournable (affiche non lacérée avant notre intervention). Villeglé comprend aussitôt que ces découvertes sont bonnes, il a le regard du plasticien entraîné par 50 ans de pratique. Nous, nous sommes emballés par les noms d’artistes visibles en premier plan. Il y avait devant nos yeux sur deux tableaux, à la fois FFF – groupe mythique de funk – et NTM – groupe de rap engagé, composé de deux grands auteurs Kool Shen et Joey Starr.

Voilà, nous avons deux belles découvertes. Et ensuite, que faire ? Nous pestons de ne pas pouvoir aller plus loin. Repartir à la recherche d’autres trésors ne nous emballe pas du tout, quand Isabelle nous fait en aparté de Villeglé une proposition aussi inattendue qu’élégante : « Pourquoi vous ne prenez pas les deux châssis qu’Alain Zagni m’a préparés pour mes deux futurs tableaux ? » (à la demande d’Isabelle quelques mois auparavant, nous avions fait fabriquer deux grands châssis de 1,40 sur 1,40 m afin qu’elle puisse réaliser deux peintures).

Grâce à la proposition d’Isabelle, le format carré va être pour la première fois employé dans le cadre de l’Atelier d’Aquitaine. Par la suite, nous avons proposé à Villeglé de le systématiser pour les raisons suivantes : tout d’abord, il rappelle les pochettes carrées des CD laser des musiciens, (actuellement sur nos murs, c’est la promotion des groupes et de leurs albums qui font 90% de l’affichage sauvage), et de plus nous connaissions parfaitement ce format, car nous (Isabelle et nous deux) avons eu la chance de travailler avec l’artiste Niortais Jacques Coulais. Ce dernier réalisait quasiment presque toutes ses grandes œuvres au format carré (150 x 150 cm). Nous l’avons fréquenté assidument pendant plusieurs années et avons eu la chance de retenir ses leçons en ce qui concerne le carré dans l’Art. Il nous a permis à tous les trois, de développer une certaine préférence rétinienne pour ce format, sa rigueur, son équilibre parfait et la beauté de la sérialité lors des accrochages. Nous avons encore en mémoire son exposition au Musée du Donjon de Niort et les suites de tableaux alignés. Sur 32 œuvres exposées, 22 étaient de format carré *. Qu’Isabelle Schneider et Jacques Coulais en soient remerciés, car plusieurs centaines d’œuvres de ce « format-type » sortiront pendant des années de  l’Atelier d’Aquitaine !

1990-1991-jacques-coulais

1990, 150 X 150 cm, aquarelle marouflée sur bois, Jacques Coulais – 1991, 147,5 X 147,5cm huile sur toile marouflée sur bois, Jacques coulais.

Mais pour l’heure, la question est : comment va réagir Villeglé ? Lui imposer un format est totalement contradictoire avec l’esprit de création et certaines questions pratiques s’imposent à nous : et si le tableau est meilleur un peu plus grand ou plus petit ? Est-ce la poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? Penauds, nous osons faire cette proposition incongrue et anti-artistique à Villeglé. Sa réaction a été positive immédiatement et à notre grand étonnement, il nous remercie tout en nous poussant aussitôt au travail. Nous sommes à la fois « scotchés » par cette réaction libertaire et heureux de constater qu’il bannit les contraintes !!

Dans la matinée, nous apprenons à cadrer les œuvres au format de châssis existant (à l’inverse de la veille, où nous avons dû faire réaliser un châssis sur mesure), à les maroufler sur une toile tendue, et à les agrafer. Ces trois manœuvres se font assez rapidement et ne nécessitent que peu de technicité. Le cadrage prend, en moyenne par œuvre, environ 15 à 30 minutes (le temps dépend des interventions à faire dessus : lacérations, retouches, cadrage et coupe au format désiré). Ensuite, nous tendons sur le châssis une toile, en laissant le tissu assez lâche, car les affiches seront collées détrempées et au séchage le papier se tend fortement. Puis, nous passerons au marouflage, partie technique au demeurant spectaculaire, car il faut détremper à grande eau l’épais placard de papier, à l’éponge ou au jet d’eau (s’il le faut), jusqu’à ce qu’il perde sa rigidité. Nous passons sur les parties d’arrosage où nous travaillons comme dans un film des frères lumières ou de Buster Keaton. Le soleil tape dur, cette phase de travail permet une ambiance rafraîchissante et conviviale.

Ensuite, nous encollons le verso d’une colle synthétique et vinylique et posons simplement ce paquet humide et gluant sur la toile, son poids faisant office de presse. Aussitôt, sans plus attendre, nous agrafons l’affiche sur le châssis (sur les côtés ou à l’arrière du châssis, selon la quantité de papier restant en débord). Phase triste et trop sérieuse à notre goût mais obligatoire. Nous nous débattons avec la colle et le papier mouillé, rien de drôle et surtout, c’est laborieux ! Pour terminer, nous badigeonnons l’affiche (recto) à l’aide d’une brosse à papier peint remplie de colle à l’eau et nous tartinons, nous tartinons, nous tartinons… de bas en haut et de gauche à droite, tout le tableau, sans économie. Pendant cette manœuvre, nous en profitons pour coller tous les petits bouts rebelles et Villeglé pour donner « ses petits coups de pouce » (il retire ça et là des petits bouts parasites et enlève aussi de fines couches de papiers blancs (pelures, restes de l’arrachage ou du décroutage) afin de faire apparaître les couleurs cachées et va même jusqu’à scarifier les affiches humides avec ses ongles).

Après cette phase technique, sans plus attendre, nous redressons les tableaux et les exposons au soleil afin de les faire sécher. Le miracle est là sous nos yeux, ils sont parfaits et « collent » complètement à l’idée de l’œuvre de Villeglé… Ils « déchirent ! »

fff-ntm

FFF, rue de la fédération, 24 juin 1997, Agen, 140 X 140 cm, Technique dit « lacérée » – NTM, colonne Morris, Agen, 140 X 140 cm », Technique dit « décroutage »

Pendant toute la matinée, nous avons appris avec étonnement qu’il ne fallait surtout pas s’appliquer, mais plutôt laisser faire les accidents. Ils sont inclus dans l’œuvre et rentrent très bien dans la notion de hasard objectif. Comme le dit souvent Villeglé en citant Gauguin : « Au prix où est le beurre, on va pas finir les mains ! ». Un vrai bonheur, une jubilation, nous étions comme des sales gosses dans un bac à sable et nous pétrissions notre boue de colle et de papiers, avec alacrité** !

Ensuite repas, sieste et dans l’après midi, visite d’un ancien café à Granges-sur-lot. Une connaissance de l’amie de Jacques a hérité d’une maison au centre du village, et en enlevant le papier-peint du salon, a découvert sur les murs des fresques murales racontant la guerre de Crimée. Renseignements pris, il était courant que d’anciens militaires, doués au dessin et en peinture, illustraient leurs Campagnes sur les murs des maisons des hôtes qui les recevaient. En l’occurrence, la maison en question était un ancien café, et chose assez rare, il était situé au premier étage de la demeure. Après ce moment de détente culturelle, nous récupérons le grand châssis chez notre ami Alain, surprise, avec les chutes de bois il nous a fabriqué deux châssis de plus !! C’est super, surtout que maintenant nous avions appris que nous pouvions travailler à l’envers (le châssis déterminant l’œuvre) et nous trouverons donc rapidement à les utiliser. La journée se termine par le repos, un bon repas et une nuit de sommeil avec les fenêtres ouvertes pour profiter de la fraicheur de la nuit.

café-Grange.jpg

Fresque dans un ancien café à Grange sur lot (47)

Le lendemain, après le petit déjeuner rapide, car nous sommes impatients de nous attaquer au grand format, force est de constater que le temps n’est pas avec nous. Pas de chance, journée mitigée entre la pluie et le soleil, alors nous sommes obligés de nous replier sous un abri de fortune… La vieille bergerie, branlante et farcie de gouttières située au fond de la garenne. Une fois tout le matériel installé, les tréteaux, les divers pots de colles, les agrafeuses, les ciseaux et cutters, la toile, le mètre, nous commençons l’exploit.

Nous n’avons jamais touché à une œuvre de cette dimension, même Isabelle est curieuse de voir comment Villeglé va s’en sortir. Heureusement que nous nous sommes entrainés la veille avec les deux tableaux, car là, il s’agit d’une vraie manœuvre militaire. Dans cet espace réduit, nous refaisons donc les mêmes gestes, la même technique que la veille, mais ce format-ci exige d’être au moins quatre pour manipuler l’affiche. Nous ne parlons pas que du poids mais aussi de l’encombrement. Il faut donc l’encoller par moitié successive. La phase encollage à la vinylique demande d’être précautionneux car la colle tâche et impossible de rattraper nos vêtements même malgré plusieurs lavages. Par contre la colle à l’eau, quel bonheur, on s’en met partout, on s’en amuse et même on s’en éclabousse ! Oui, des sales gosses en train de faire un sale travail ! Avec Villeglé, le travail est un amusement sérieux, une réalisation grave faite avec légèreté, il faut bien calculer les choses dans un chaos organisé !

bergerie

Marouflage « Les dessous de la place Armand Fallières » dans la vieille bergerie du Marteret

Sont présents comme spectateurs en plus de Villeglé, d’Isabelle et nous-mêmes, l’amie de Jacques, notre comptable (qui était de passage) et Pierrot (le père de Yves à la photo). L’opération a duré une bonne partie de la matinée, de 10h à 12h juste le temps que le soleil réapparaisse et puisse sécher l’œuvre dans l’après-midi. Par contre, nous avons attendu 15h pour la redresser. En effet, une grande œuvre demande à ce que la colle pénètre plus profondément dans la toile car le poids du papier trop mouillé pourrait faire tomber les affiches malgré les agrafes. Nous terminerons notre journée de travail par une séance de photos, faites par Pierrot, devant la bergerie.

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Séance de photos devant l’affiche Les dessous de la place Armand Fallières, 24 juin 1997,  Agen, 232 X 375 cm – Il s’agit d’une œuvre réalisée par la technique dit du « décroutage ».

Avant dernier jour de présence de Villeglé au Marteret, nous  marouflons dans la matinée deux œuvres « Gasconneries » et « Carrapicao ». Bien entendu, nous nous sommes servis des châssis qu’Alain nous a fabriqué en plus avec les chutes du bois restant du châssis de « Des dessous de la place Armand Fallières ». Il faut préciser à ce stade du récit, qu’une journée de travail Villegléenne ne dépasse guère 2 à 3h (le matin, une heure trente à deux heures et l’après-midi jamais plus d’une heure). C’est un homme raisonnable et économe de sa santé, c’est aussi le rythme propre aux gens du Sud-Ouest qui font toujours « du bon usage de la lenteur »… Pour citer Pierre Sansot.

En fin d’après-midi, nous nous rendons dans le petit village de Vianne afin de visiter sa Verrerie et surtout une installation de l’artiste américain Dale Chihuly. Ce dernier donnait à voir, dans un jardin luxuriant, une très grande œuvre composée d’immenses flèches de verre rouge le tout installé dans une forêt de bambous. L’installation était au demeurant intéressante et surtout reposante.

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Visite de l’installation de Dale Chihuly à Vianne (47)

Le soir, lors du repas sous les tilleuls, les discussions vont bon train et sont très animées sur l’histoire de l’art et sur les œuvres réalisées lors des deux dernières journées… Et bien entendu, comme tous les soirs de la semaine, poursuite de la destruction inexorable et massive de notre cave !

* Catalogue Jacques coulais, « Aquarelles et peintures 1986-1992 », Musée du Donjon Niort, Entretien Jacques Coulais/Paul Ardenne et texte de Paul Ardenne « Jacques Coulais – Le sujet constitué par la peinture », ISBN 2 907762 08 07

** Clin d’œil à « arbrefran », il se reconnaîtra !

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