L’Art c’est le sublime mensonge !

Dernière journée ensoleillée et radieuse de Villeglé en Lot-et-Garonne. Le petit-déjeuner est avancé d’une heure pour cause de programme chargé. Nous débuterons par une escapade jusqu’au Boulevard de la Liberté à Agen, car nous voulons que Villeglé puisse éprouver réellement et physiquement le lieu du rapt de « La Genèse ». Qu’il soit face à ces immenses panneaux d’affiches collées et qu’il se retrouve comme nous devant plusieurs dizaines de mètres de long sur environ trois de hauteur de cette matière première (futures œuvres). Peut-être aussi y aura-t-il quelques beaux panneaux suffisamment épais et adéquats pour de futurs tableaux ? Nous clôturerons notre journée par un long déjeuner à l’ombre de nos vieux tilleuls avec pour invités d’honneur Marie-Madeleine et Roman Opalka.

Après vingt kilomètres de route sinueuse, nous arrivons à l’emplacement de notre principal et gigantesque kidnapping. Le garage est toujours là, abandonné, calme, surnaturel et à nos yeux magique ! Depuis des années, il est déserté de toute action commerciale et ses murs et vitrines ne servent plus qu’à la communication du Florida (salle vouée à la diffusion des musiques amplifiées) et autres associations ou commerces ne pouvant se payer un affichage classique et onéreux. Lors de notre première venue le 12 mai 1997 avec Cédric Bordes, nous avions été choqués par ce désert urbain, ce lieu de solitude : nous étions devant un mélange du café de Nigthawks, le tableau d’Edward Hopper et de celui du film Bagdad Café de Percy Adlon. Rien, un « no man’s land »… et pourtant nous étions en ville !

Pour ce pèlerinage, nous sommes accompagnés, en plus de Villeglé et d’Isabelle, par notre fils Camille qui est rentré la veille au soir de sa tournée de chant. À notre arrivée, devant le garage abandonné, nous sommes frappés par l’affichage rectiligne et parfois monochrome qui s’expose sur les vitrines. Comme lors de notre première venue, où nous n’avions trouvé pratiquement que des affiches de Mr Eddy et de Steeve Colman, nous n’avons sous les yeux que des affiches du « Dandy » (boite de nuit agenaise) et de Candido Fabré (chanteur latino). Nous paraissons tout petit face à ces immenses palissades et nous sommes obligés de lever bien haut la tête pour constater à perte de vue qu’aucune lacération ne vient distraire cette rigueur au demeurant bien ennuyeuse. Sur la deuxième « vitrine/palissade », l’accumulation sur trois niveaux d’affiches du Dandy est presque un monochrome, si ce n’est une série de Candido Fabré qui vient troubler cette sérialité. Sur les autres, nous trouvons essentiellement Candido Fabré et encore le Dandy, le tout égayé par quelques affiches d’un festival de rock et de musiques amplifiées, montrant un dessin de chat humanisé, halluciné et guitariste.

Par contre, à notre grand étonnement et aussi à notre grand désarroi, nous sommes en face d’une nouvelle réalité : la couche d’affiches est peau de chagrin, ridicule et beaucoup trop fine pour la décrocher. Rien à se mettre sous la dent ou dans le coffre de la Volvo. Aucune récolte sérieuse ne pourra être faite ce jour-là ! Notre essai de collecte sur le panneau situé à la gauche de celui du Dandy est infructueux et, de dépit, nous avons caché à l’arrière de l’immeuble les affiches de notre minable tentative. Nous apprendrons plus tard la cause de cette situation : à partir de la fin mai, Le Florida ne programme plus rien jusqu’en octobre, et seuls les festivals d’été et quelques intervenants locaux affichent. Donc, c’est la misère, et dans celle-ci, seul Camille s’affère désespérément à décoller de piètres petits bouts d’affiches.

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Notre gamin, attiré par deux affiches comportant des dessins de guitaristes fous, s’évertue avec ses ongles à les décoller malgré le manque d’épaisseur. Mais, c’était sans compter sur son opiniâtreté  et sa concentration. Il arrive au bout de quelques minutes à les récupérer feuille par feuille. Voyant son acharnement et sa pugnacité, Villeglé lui vient en aide et, sans aucune explication, s’approprie aussitôt son trésor. Il le lui rendra (ainsi qu’à nos deux autres enfants) en septembre, d’une façon inattendue. De ces quelques feuilles, il composera une œuvre intitulée « Pour le trio », qu’il leur offrira joyeusement en rigolant et en leur rappelant que tout labeur mérite récompense. L’œuvre sera datée – par erreur – du 20 septembre 1997.

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Pour le trio, 20 septembre 1997, Agen, 96 X 83 cm.

Pendant tout ce temps, nous avions remarqué, sur la partie haute du pilier central de la face avant du bâtiment, qu’il subsistait encore quelques traces de notre ancienne récolte du 12 mai dernier. Un bout de l’affiche de Louise Attaque trône encore fièrement, comme pour nous narguer. Ce morceau avait résisté à nos assauts, car collé à même le béton, il était devenu solidaire du mur. Yves lâchement (car incapable de travailler en hauteur pour cause de vertige chronique) tend la vieille échelle déglinguée que nous avions achetée chez Emmaüs à Isabelle pour qu’elle tente de le récupérer. Patiemment et délicatement, au bout d’une dizaine de minutes, Isabelle arrive à ses fins et le remet à Villeglé qui l’enfourne aussitôt dans la poche de son imperméable à la Colombo.

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Ce n’était qu’un bout d’affiche, mais il deviendra par le miracle de Villeglé un superbe tableau. En septembre, ce dernier l’augmentera d’un beau morceau de décroutage d’affiche du groupe « Cuban All Stars ». Après montage, il le marouflera sur toile avant de l’offrir à Louise, notre mascotte, en le datant du 22 juillet 1997 (date de sa naissance et celle-ci aussi de la création de notre Atelier d’aquitaine).

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Louise Attaque, 22 juillet 1997, Agen, 60 X 40 cm.

Par chance, nous avons fait des photos immortalisant notre piètre récolte matinale devant cet incroyable espace dédié à l’affichage sauvage. Heureusement, car dans les deux années qui suivront, le bâtiment sera rasé pour laisser place à de nouveaux locaux commerciaux. Il faut savoir que dans le monde de l’affichage sauvage, les lieux sont éphémères et illégaux… Beaucoup de mairies (tous bords confondus), les lois et les afficheurs professionnels font tout pour les faire disparaître.

11h30. Nous rentrons au Marteret, déçus de notre escapade Agenaise, mais ce ne sera que de courte durée, car nous allons maintenant nous occuper de notre repas. Nous sommes excités de cette future rencontre entre Villeglé et Roman Opalka. Ces deux immenses artistes ne se sont jamais rencontrés et c’est ici chez nous que cette première va avoir lieu, nous sommes fiers et impatients de vivre ce grand moment.

Au menu nous leur proposerons : en entrée, un foie gras mi-cuit maison, accompagné d’un Sauterne « Château Raymond-Lafon » 1982, suivi d’un gigot d’agneau et de haricots verts (agneau élevé par le père de Yves et les haricots verts de chez nos voisins) servis avec deux Margaux : « Château Giscours 1985 » et un jéroboam « Château d’Arsac 1982 ». Pour terminer, un plateau de fromages (composé d’un vieux Comté affiné, d’un Bethmale des Pyrénées, d’un Cantal affiné, d’un brebis fermier) et marinade de fruits au champagne, servie avec un champagne brut, rosé et millésimé. Puis viendra le café avec proposition pour les amateurs d’un excellent armagnac 1972 (ne jamais oublier que le Marteret est en Gascogne dans cette petite Toscane française et que le cognac n’y est pas de mise…manque de rondeurs, de fleurs et de terroir) !

13h pile, Marie-Madeleine et Roman Opalka arrivent, accompagnés d’une de leur amie à bord d’une voiture puissante et discrète (Roman aime la vitesse et roule vite). Marie-Madeleine est une belle femme généreuse, truculente, cultivée, pétrie d’humour, à la parole libre et franche. Elle est habillée d’une robe sombre, sobre et d’une grande capeline rouge (portant ruban vert) la protégeant du soleil. Roman Opalka, grand, svelte, teint clair, cheveux blancs, le regard froid, la parole juste et précise, tout habillé de blanc, même son panama ne déroge pas à sa règle. Un très beau couple soudé, qui contrairement aux apparences et à l’œuvre défendue par Opalka, ne sont pas des moines mais bien au contraire des gourmets, des épicuriens convaincus. Ils sont toujours prêts à savourer autant une bonne table avec de bons vins qu’une discussion philosophique ou une galéjade décapante. Les côtoyer a toujours été pour nous un honneur, un bonheur et une belle aventure. À chacune de nos rencontres, que ce soit en Lot-et-Garonne ou à Venise, nous en sommes toujours sortis plus beaux et plus grands ! Dans un très prochain récit, nous reviendrons vers eux pour un repas mémorable, dans leur manoir Gascon de Bazérac.

Après de brèves présentations, nous sommes passés directement à table. Pouvons-nous parler de table ? Non, car il ne s’agissait à cette époque que d’un des ventaux d’une grande porte cochère posée sur quatre piles de briques rouges et de fauteuils de jardin en plastique gris.

La journée est belle et le soleil au zénith est radieux, nous permettant de déjeuner à l’ombre fraîche des grands tilleuls octogénaires. Nous avons dressé la table : couverts en argent, verres à vin, verres à eau. Le paysage et les grands crus servis pendant ce déjeuner ont certainement permis à la magie d’opérer ! Le repas s’anime au rythme des bouteilles qui se boivent très bien, les discussions entre invités tournent beaucoup sur le monde de l’art et de la pensée. Il est fort agréable de pouvoir avoir de telles discussions dans de telles conditions. Soudain, alors que nous finissions le plat de résistance, Marie-Madeleine en vraie ambassadrice du Sud-ouest n’hésite pas une seconde à plonger ses longs doigts bagués de bijoux dans l’assiette d’Yves afin de lui subtiliser les gousses d’ail abandonnées sur le rebord de son assiette. Nous l’entendons encore dire à Yves : « Vous ne mangez pas votre ail, Cher ami ? » et sitôt la réponse négative prononcée, sans plus attendre elle opère l’exfiltration des dites gousses confites dans le jus du gigot et les déguste en friandise avec avidité ! Personne ne bronche, tous ont le sourire aux lèvres… Yves est pantois !

Le repas continue à se dérouler paisiblement autour de diverses discussions très orientées vers l’art contemporain, et les bouteilles de vins se vident inexorablement…

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Pendant le repas, nous entendons Villeglé expliquer en détail, à la tablée, son concept du « lacérateur anonyme » et qu’il est un homme sans métier refusant toute échelle de valeur quand au choix d’une affiche lacérée. Nous, nous ne bronchons pas, nous sommes estomaqués de l’adresse et de la conviction qu’il déploie concernant l’explication de sa démarche conceptuelle. Nous sourions avec Isabelle en nous remémorant toutes les lacérations et les décroutages que nous avions opérés pendant la semaine écoulée. Mieux encore, nous nous rappelions tous les trois cette remarque idiote et drôle que nous avions eue en rangeant « la Genèse » dans nos réserves : nous nous imaginions le fameux lacérateur anonyme se promenant dans la nuit du 11 au 12 mai avec une grande échelle sur l’épaule (c’est possible mais très très très peu probable) et qui va de surcroit à trois mètres de hauteur et sur une longueur de plus de neuf mètres linéaires lacérer des affiches pour son plaisir. Nous arrêtons là le délire ! En effet, son concept est basé sur le fait qu’il ne récolte que des affiches lacérées dans la rue par des anonymes. Lui ne fait que les recadrer ou les prendre telles quelles sont pour en faire des tableaux. Inutile de préciser qu’après la semaine que nous venions de passer, nous étions bien loin du concept du lacérateur anonyme et des légendaires petits coups de pouce de Villeglé, mais bien plus proches de Jean Pierre Raynaud lorsqu’il déclare en 2009 : « L’Art c’est le sublime mensonge » !

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En fin d’après-midi, nous sommes obligés d’abréger ce long et agréable déjeuner, car Villeglé, son amie et Isabelle ont chacun un train à prendre dans des directions opposées. Dernières photos devant le Marteret, immortalisant la rencontre entre les deux artistes. Ils posent côte à côte, l’un sa valise en bandoulière et l’autre le panama vissé* sur la tête comme à son arrivée. Ils sont magnifiques !

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*Roman Opalka porte un panama pour des raisons artistiques. Il se protège du soleil afin de ne pas bronzer car dans son travail, il ne faut pas que sa peau change de couleur suivant les saisons. Depuis 1972, tous les jours où il peint, il se prend en photo dans son atelier devant le tableau en cours, avec toujours le même dispositif : il porte le même type de chemise blanche, la même coupe de cheveux (il se les coupe lui même), la même chaine en or au cou et surtout le regard sans aucune émotion. Il est important que rien ne marque le temps en dehors de son vieillissement physique et son tableau derrière, qui devient de plus en plus blanc. Le visage de Roman Opalka est une œuvre d’Art vivante et son flétrissement est une vanité !

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