Archives mensuelles : décembre 2016

Bref, nous sommes Shiva !

Le samedi 20 septembre, nous le consacrons à réaliser des photos archives de La Genèse. Pour se faire, nous installons contre un mur, à l’arrière du préau, l’ensemble des six panneaux enfin séchés. Villeglé nous guide : en premier, le petit panneau de Louise attaque (40 cm), ensuite le panneau de Steeve Colman (2,40 m), puis le panneau avec les numéros de téléphone (62 cm), enfin le grand panneau coupé en deux morceaux de No one is innocent (4,93), et pour clôturer le panneau Bâton rouge (64,5 cm). Voilà comment Villeglé agence l’ensemble des affiches captées Boulevard de la Liberté à Agen. Nous ne sommes absolument pas d’accord et l’affirmons sans détour, sans ambages, ni circonlocution à Villeglé.  Il y a bel et bien inversion entre les grands panneaux : il doit d’abord y avoir le 4,93 m (coupé en deux morceaux, No one is innocent) et ensuite, le 1,98m (Steeve Colman). La discussion dure quelques minutes et devant l’attitude cabocharde de Villeglé et sa légendaire mémoire infaillible, nous finissons par accepter à contre cœur, sans plus rien dire. Nous sommes jeunes et notre relation avec Villeglé l’est aussi ! Nous restons donc polis et n’insistons pas plus !  Pour autant : La Genèse sera comme Villeglé et sa mémoire l’ont dicté : montée à l’envers.

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Il faut re-préciser que seuls, Cédric Bordes et nous deux avons vu les panneaux originaux non lacérés de La Genèse sur les murs de la station désaffectée et que lors de la lacération de ces derniers au Marteret en juillet ne sont présents qu’Isabelle Schneider, Villeglé et nous.

Voilà, La Genèse existe, la légende va démarrer, les photos de propagande artistique vont être diffusées, éditées dans des catalogues ou articles et l’œuvre sera acquise par le FNAC en 2000, … montée à l’envers !

Dernier déjeuner au Marteret, bon repas, bonnes bouteilles. Nous déposons Villeglé en gare d’Agen pour son retour à Paris. Prochain rendez-vous en Novembre au Marteret, en prenant le chemin des écoliers, un grand détour par Nice et Vitrolles, où une surprise énorme attend Yves… Le retour de Raymond !

Epilogue : En 2014, lors d’une séance de rangement de documents concernant les archives de l’Atelier d’Aquitaine, nous découvrons au milieu d’un carton de photos entassées, un photomontage de La Genèse datant de Juillet 1997 (réalisé pendant les jours présence de Villeglé au Marteret). Sur ce dernier, nous la retrouvons telle qu’elle a été conçue par lui et nous, en présence d’Isabelle Schneider. Sur le dit document, composé d’un assemblage de plusieurs photos accolées les unes aux autres en éventail, nous avons la composition initiale telle qu’elle était sur les murs de la station, avant les nouvelles interventions et coups de pouce de Villeglé* et de nous-même pratiqués à Cauderoue. Cela remet en cause beaucoup de nos écrits concernant cette œuvre pendant les 16 années d’existence de l’Atelier d’Aquitaine. Nous avions oublié pas mal de choses et de détails et les photos nous permettent d’aiguiser nos mémoires, notre histoire commune, nous ramenant à la réalité… à nos réalités collectives ! Contrairement à ce que nous avions écrit ou plutôt omis d’écrire, à Cauderoue, nous apprenons à composer, à retoucher l’évidente beauté de la rue.

photo-montage-de-la-genese-gros-planMaquette de La Genèse réalisée en juillet 1997 au Marteret, montrant le positionnement exact des panneaux tels qu’ils étaient sur les murs de la station le 12 mai 1997.

la-genese-terminee-villegleLa Genèse, boulevard de la Liberté, Agen, 12 mai 1997, 260 X 899,5 cm.

L’hypermnésie de Villeglé est vraiment sélective, comme le titre plusieurs articles édités sur lui. Quant à l’authenticité du document que nous éditons, elle ne peut être mise à mal, car à l’arrière de celui-ci, nous retrouvons l’ordre de la composition de juillet ainsi que les côtes exactes des six châssis et quelques noms de groupes de musiques écrits de la main même de Villeglé. Pour parfaire son authenticité, nous possédons des archives photographiques datant de juillet 1997 où l’on peut voir Yves devant le document posé sur la table basse de notre salon.

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Sur le photomontage, les deux panneaux sont bien dans le sens que nous affirmions et non comme la mémoire et l’entêtement de Villeglé l’ont construit. Du reste, il est plus logique de retrouver en premier l’affiche de No one Is Innocent à gauche et une continuité d’affiches de Steeve Colman, et non de voir No one is Innocent étriqué au milieu de Steeve Colman ! Les deux panneaux ont été retouchés à divers endroits haut et bas. La grande lacération dans le grand panneau a toute la partie supérieure et inférieure refaite.

haut-no-one-confortPartie supérieure du panneau No One Is innocent : photo du  haut, panneau brut en juillet – photo du bas, détail de l’œuvre après retouches lors du marouflage en septembre à Cauderoue.

la-genese-confort-bas-no-onePartie inférieure du panneau No One Is innocent : Photo du haut, panneau brut en juillet – Photo du bas, détail de l’œuvre après retouches lors du marouflage à Cauderoue

la-genese-confort-bas-steeve-colmanPartie inférieure du Panneau Steve Colman : Photo du haut, Panneau brut en juillet – Photo du bas, détail de l’œuvre après retouches lors du marouflage à Cauderoue.

Nous pouvons constater que le dernier panneau composé de chiffres n’est non seulement pas à la bonne place, mais en plus ce n’est pas le bon panneau ! Il s’agit d’un morceau qui était au fronton du bâtiment et non sur une colonne. Il y a eu une erreur au marouflage, le bon morceau n’a pas été choisi et a dû être jeté par la suite. Le panneau Bâton Rouge est entièrement recomposé car Villeglé et l’assistant l’ont coupé en deux et réorganisé en inversant la partie basse et la partie haute. Les petits panneaux ont été marouflés par Villeglé et notre assistant de l’époque. Ce dernier (l’assistant) n’étant ni présent à l’arrachage dans la rue en mai, ni présent à la lacération au Marteret en juillet, n’a pu être d’aucune utilité en ce qui concerne le placement des œuvres qui a entrainé l’inversion des 4 panneaux.

colonnes-chiffres-baton-rougePanneaux chiffres : à gauche panneau photographié en juillet, à droite mauvais panneau marouflé en septembre à Cauderoue – Panneaux Baton Rouge : à gauche panneau photographié en juillet, à droite le panneau entièrement refait en septembre à Cauderoue.

De plus, ces jours-là, nous apprenons aussi, qu’à chaque étape de la création d’une œuvre (captation dans la rue, lacérations dans l’atelier, cadrage, marouflage), celle-ci est modifiée, retouchée, relacérée au besoin, réinterprétée à volonté afin d’obtenir la meilleur composition plastique… Le tout en permanence.

Enfin bref, le plus souvent rien ne correspond à la réalité de ce que nous offre la rue, car à chaque étape, les coups de pouces fusent plus ou moins !

La Genèse est un cas d’école pour nous, car avec elle et les deux premières venues de Villeglé en Lot-et-Garonne, nous avons tout appris : les lacérations, les décroutages, les découpages d’œuvres en deux, voire même en beaucoup plus, les cadrages, les marouflages et surtout toutes les retouches à chaque étape.  De plus, nous allons être obligés par manque de finances d’apprendre : à faire des châssis, des photos, des films, à communiquer avec les institutions et les galeries pour la promotion de la production de notre atelier commun, et beaucoup d’autres choses… la liste serait longue. A cela, il faut rajouter que nous savions déjà faire : toutes sortes de maquettes (catalogues, livres, affiche, flyers etc), faire un bon accrochage, communiquer par presse ou autre, gérer le montage et le transport d’une exposition, etc.

Nous sommes comme des « Perceuses/Maccintoshs » :  éditeurs – colleurs – arracheurs – lacérateurs –  décolleurs – ébénistes – transporteurs – maquettistes – photographes – réalisateurs – intervieweurs – archivistes – médiateurs – commissaires d’expositions… cuisiniers – cavistes. Comme le dit Joël Hubaut : « M & Y di Folco ce sont mes agents d’Agen toujours à jeun »… Bref, nous sommes Shiva !

*« Mon œuvre, dit Villeglé, s’est organisée sous l’égide du « Lacéré Anonyme »… cette notion d’anonymat m’a sauvé : car si j’avais produit moi-même des affiches ou des tableaux, j’en aurais fait un très calme le matin puis un autre expressionniste une heure plus tard. Or j’avais besoin, en tant qu’artiste, d’oublier mon identité et mes humeurs personnelles. Au moment où est apparue l’idée de « Lacéré Anonyme » j’ai su que j’avais trouvé l’idée générale. »
Dans son texte intitulé « Des réalités collectives » (septembre 58, revue GrâmmeS, n°2), il condamne le mythe de la création individuelle. Le génie collectif des lacérateurs d’affiches le dispense du moindre geste de création (sa devise n’est-elle pas « le ravir plutôt que le faire » !). Il n’empêche qu’il choisit « ses » affiches, leur format, qu’il décide de leur cadrage. Parfois, comme il le dit lui-même, il donne un « petit coup de pouce ».  

In : Jacques Villeglé La Comédie Urbaine, Centre Pompidou, 2008, dossier pédagogique, parcours exposition, paragraphe-2 : La Lettre Lacérée/Lacéré anonyme/l’effacement de l’artiste.

 

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Ô flots abracadabrantesques… !

18 septembre au matin, Yves, Marie Albet, son compagnon ainsi que Villeglé partent pour le vernissage de la petite exposition consacrée aux affichistes (Hains, Rotella, Dufrêne, Villeglé). Dès leur arrivée, ils sont accueillis par l’amie de Villeglé qui les avait rejoints par le train de Paris. L’artiste leur fait une visite rapide de l’exposition commentée et pimentée de quelques ressentis personnels (de l’époque de la création des tableaux). Outre les œuvres de Villeglé,  ils ont pu admirer aussi celles de ses confrères Rotella, Dufrêne et Raymond Hains. Ils avaient sous les yeux des œuvres des quatre affichistes issus du mouvement « Nouveaux-Réalistes ».

Le vernissage est très convivial et sont présents en plus de Villeglé, Ginette Dufrêne (épouse de François) et Raymond Hains, qui comme à son habitude arrivera avec une heure minimum de retard ! Ginette Dufrêne et Villeglé font patienter les invités avec un débat/discours en toute simplicité. Raymond Hains les rejoint à la toute fin de cet échange en s’accaparant aussitôt le micro et en se lançant dans une interminable logorrhée totalement fractale et déjantée. Nous découvrons pour la première fois Raymond et son univers ! Comment vous le décrire : pas très grand, avec couronne de chauve, rond, sourire en demie lune (le même que Louis de Funès dont il était le portrait craché dans sa jeunesse) et les sourcils broussailleux ! Il s’exprime les yeux fermés comme pour mieux s’entendre, et donne régulièrement du « cher ami » ! Il se fiche complètement de son interlocuteur et ne lui laisse pas en placer une ! Le voilà donc parti dans son monde, son univers rhizomique et « pété », il parle, parle et parle encore et encore jusqu’à ce que toute l’assemblée saoulée de paroles d’un commun accord se jette vers le buffet… Raymond a continué seul pendant encore quelques minutes puis s’est dirigé vers les dessertes remplies !

vallauris-18-09-1997

Dans la foulée, nous partons en meute affamée nous restaurer dans une brasserie de Vallauris. Nous sommes nombreux, bruyants, indisciplinés, répartis sur toutes les tables du restaurant et notre Raymond picore dans toutes les mangeoires comme un coq dans une basse-cour. C’est lors de ce dîner qu’Yves va faire la connaissance de Raymond, et nous disons bien Raymond car ce dernier, à la différence de Villeglé, nous a demandé de l’appeler par son prénom. D’ailleurs, tout le monde le prénomme « (H)ainsi », à l’instar de Villeglé qui lui se fait appeler indifféremment Villeglé ou Jacques suivant le degré d’intimité ou d’insolence. Nous, nous ne l’avons appelé Jacques qu’à partir de l’exposition du Confort Moderne en avril 1999. Pas par distance, ni méfiance, mais par respect pour l’artiste et l’homme de 71 ans.

Revenons à Raymond, le contact entre Yves et lui est immédiat. Il a devant lui un puits de savoir le tout consigné dans un récit doté d’une incohérence inouïe, un désordre purement « Hainsien », ni plus ni moins qu’un tohu-bohu à vous donner le vertige, un chaos dans l’abîme. Tout le long du repas, Yves le regarde et l’écoute, essayant de cacher ses carences, mais avec Raymond, aucun problème, il suffit juste de dire oui ou non et de temps en temps, quand c’est possible, d’avoir un peu de répartie… mais il ne faut pas frimer !  Par la suite, nous comprendrons que très peu de gens sont capables de le suivre sans jamais décrocher (Villeglé faisait parti de ceux-là, car ils ne se sont jamais quittés depuis 1945, date de leur première rencontre à Nantes). Raymond était un cerveau ambulant… Un cortex fou, pris dans une espèce de vortex abyssal, littéraire et poétique, le tout contenu dans une boite crânienne apparemment humaine !

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Le dîner terminé, le restaurant fermé et tous les invités partis… Seuls, restent sur la place du village à discuter avec Raymond (accompagné d’un ami architecte faisant office de chauffeur), Yves et ses deux amis. Villeglé, estimant avoir assez discuté avec ce dernier pendant le repas, les « plante » littéralement, en s’esquivant discrètement vers son hôtel. De minuit jusqu’à plus de trois heures du matin, Raymond en très grande forme, leur tient la chandelle avec ses voyages « de dedans sa tête ». Il tourne et tourne autour de Yves en lui parlant, le saoulant d’anecdotes et de calembours dont ce dernier ne perçoit qu’à peine un début de pertinence par faute de connaissances artistiques, philosophiques et littéraires suffisantes. C’était effrayant et drôle à la fois, voir cet homme déverser ses flots de savoirs sans jamais se soucier si son auditoire le suit ou pas. C’était une confusion totale, une perturbation à géométrie variable, un grand désordre organisé, un embrouillement ubuesque, une dérive démentielle dans la lignée de la dérive situationniste de Ralph Rumney ou de Nadja d’André Breton. Par la suite nous rencontrerons un autre artiste aussi singulier, mais plutôt, fractal, épidémique et rhizomique, une théorie vivante de Deleuze et Guattari, nous parlons de Joël Hubaut et de son Œuvre.

En plein milieu du délire, l’ami architecte de Raymond, n’en pouvant plus est allé chercher sa voiture et voyant que celui-ci ne décrochait toujours pas, s’est mis à le pousser délicatement avec l’arrière de celle-ci afin de lui signifier qu’il désirait ardemment rentrer. Raymond imperturbable se dégage sur le côté, et continue inlassablement sa faconde en laissant son ami s’endormir au volant !! Lorsqu’enfin, il décide suite aux suppliques de Yves de partir se coucher, il se dirige dans la direction opposée à la voiture en dodelinant de la tête, à petits pas, dans une rue inconnue de lui et de ses auditeurs. Voyant cela, Yves réveille aussitôt l’ami/chauffeur qui complètement groggy s’empresse de lui courir après afin de le ramener à son véhicule. Pour une première rencontre, elle a été incroyablement drôle et surtout inoubliable. Nous retrouverons Raymond plusieurs fois dans notre récit, car dans les années à venir, chacune de nos rencontres donnera lieu à des anecdotes pouvant paraître abracadabrantesques mais pourtant bien réelles, comme celle que venait de vivre Yves ce soir-là. Chaque rencontre faisant toujours état de divagations géniales, chaotiques, irrationnelles et perturbantes de Raymond ! Oui… Du Rimbaud dans Le cœur supplicié appelé aussi le cœur du Pitre : « …Ô flots abracadabrantesques… ». Passant ainsi des flots au flow monocorde de Raymond ! Bref, ce soir là, Yves n’a rejoint sa chambre que vers 3h30 du matin !

Le lendemain ou plutôt trois heures trente plus tard. Départ pour tout le monde en direction de Bordeaux, où a lieu à 18h le vernissage de Villeglé à la Librairie Mollat. Nous avions décroché, grâce à un ami, Dominique Dussol (Professeur d’histoire de l’Art à Pau, écrivain et rédacteur en chef du journal aquitain « Le Festin »), une petite exposition consacrée à l’écriture socio-politique de Villeglé. Notre deuxième exposition obtenue pour cette année (1997), car il y a eu aussi Thouars dans les Deux-Sèvres que nous avons cité plus en avant.

Le timing pour rejoindre Bordeaux est tellement juste que le déjeuner est frugal, juste un en-cas rapide et une bière prise dans un restaurant d’autoroute, le tout à la volée.

Comment décrire Bordeaux : une ville aux quais interminables avec des façades blanches et austères. Ville enrichie par le vin et son passé de la traite atlantique et du commerce triangulaire, pour ne pas dire du commerce de négrier. Elle est belle, claire, riche,  mais hostile aux étrangers. Dans le Sud-Ouest, nous l’appelons « la capitale de la province », terme péjoratif pour des croquants, des pedzouilles comme nous. Aller à la capitale ou à Bordeaux, c’est du pareil au même, nous sentons bien que nous ne sommes pas chez nous mais bien chez eux !

Vernissage dans la plus grande librairie de Bordeaux, peu de monde mais beaucoup de mondanité et d’affèteries,  pratiquement rien à boire et surtout on s’ennuie à  mourir en pensant au vernissage de la veille avec la bande de copains artistes. Nous sommes bien loin des gens du Sud-Est, bruyants, généreux et heureux de vivre. Pour autant, Villeglé reste toujours le même. Malgré la fatigue, il est affable, courtois et avenant. Il présente sur les murs quelques dessins et lithographies et, dans des vitrines, quelques documents manuscrits et livres. Dîner saturnien pris au café des Arts (brasserie incontournable bordelaise), fort heureusement enrichi par le brouillage et les délires décomplexés d’Yves ! Ensuite, très tard dans la nuit, retour au Marteret  pour un court repos bien mérité après ces deux derniers jours sur les routes du sud de la France.

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Il préfère le pratique au sacré !

Enfin le « D day », nous allons en découdre pour la dernière manœuvre avec « La Genèse » ! Mais auparavant, il est important de préciser que l’œuvre de la Genèse n’est réalisée qu’avec la moitié des panneaux raptés le 12 mai 1997. Il n’y a qu’une demie-station, le pilier central et tout le côté droit pour La Genèse. Le grand mur de gauche, lui, sera transformé en triptyque de 150 x 450 cm (3 x (150 cm x 150 cm) ) ayant pour sujet principal Johnny Halliday. D’ailleurs, c’est un autre morceau de Johnny de la même provenance qui servira au montage du tableau 190 x 170 cm avec le Pape (nous vous en parlerons quelques lignes plus loin). Quant au côté gauche de la façade de la station, il n’était pas exploitable, car il s’agissait de l’entrée du magasin et les diverses poignées et autres objets contendants ont rendu inexploitable le panneau d’affiches.

Ce samedi matin donc, en lisière de la forêt landaise, nous allons maroufler le travail entamé il y a deux mois. Pour ce faire, au vu de la taille des panneaux, nous demanderons l’aide de notre futur assistant (pendant le week-end, car ce dernier travaille en semaine). Nous commençons par étendre au sol le plus grand des morceaux, environ 5 mètres de long par deux mètres quatre-vingt de hauteur afin de le couper en deux, au format des châssis réalisés. Nous avions eu une discussion assez appuyée avec Villeglé en juillet lorsqu’il décida de couper ce grand panneau en deux morceaux. Pourquoi un tel sacrilège ? La réponse du « maître » (humour) est simple et pratique : cela permet de résoudre les problèmes de transport et de stockage. A l’énoncé de ces réponses incroyables, nous restons babas, car nous, habitués aux grands formats muséaux (Véronèse, Motherwell, David, Delacroix, Murakami, etc), pensions que les immenses tableaux confèrent un caractère exceptionnel aux œuvres. D’autant plus dans le contexte dans lequel nous évoluons, « le nouveau réalisme », mouvement ayant l’ambition d’être justement l’ambassadeur de la réalité des choses. Eh bien non ! Villeglé préfère le pratique au sacré ! C’est un nouveau choc, mais par la suite, nous nous confronterons de nouveau à lui sur le même sujet et souvent, nous imposerons notre choix de laisser l’œuvre dans son intégrité car nos réserves le permettront. Nous dédierons d’ailleurs à cet effet la totalité d’une ancienne étable où nous créerons une ouverture de 4 mètres de hauteur, pour de futurs chefs-d’œuvre. Pour l’heure, la réserve n’existe pas, et nous ne sommes qu’en phase d’apprentissage… et nous ne pouvons que signifier poliment à Villeglé notre profond désaccord.

Le panneau le plus grand fait donc 4,93 m de longueur par 2,80 m de hauteur ; nous le coupons donc en deux morceaux de 1,68 m et de 3,25 cm. Pour se faire, après avoir positionné l’immense morceau sur le plus grand des deux châssis, nous l’encollons au verso et l’appliquons sur la toile. Ensuite, délicatement, à l’aide d’une lame neuve de cutter, nous désolidarisons le plus petit bout restant que nous encollerons à son tour ultérieurement sur la toile du deuxième châssis. Manœuvre délicate, mais réussie avec brio, sous les conseils et l’œil vigilant de Villeglé.

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Dans la foulée et en trois matinées, nous marouflons les autres panneaux d’affiches qui composent La Genèse. Nous sommes un week-end et un lundi. Nos enfants sont heureux de voir Villeglé fabriquer avec leurs parents cet immense tableau. C’est monumental pour eux, lorsqu’on ne mesure qu’un mètre cinquante tout est gigantesque, tout est démesuré. Ils ont les yeux qui brillent et découvrent que les déchets des uns font les trésors des autres. Collégialement, ils décident alors de faire eux aussi leurs propres tableaux afin de les exposer dans leurs chambres respectives ! C’est d’la balle ! Un vrai jeu d’enfants ! Forts de leurs observations lors des séances de lacérations de Villeglé, ils se sentent totalement autorisés à s’éclater eux aussi dans ce jeu de lacérations et de décroutages ! Quel bonheur de les voir pouffer de rire en se plongeant dans les couches d’affiches et en se montrant respectivement leurs découvertes. C’est à celui ou celle qui trouvera le morceau « le plus mieux » ! Pour des bambins de 9 et 10 ans, c’est « l’éclate parfaite », faire de l’art c’est d’abord s’amuser ! Beaucoup plus tard, Villeglé signera à chacun son tableau, pour leur plus grande fierté !

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Toutes les après-midis seront consacrées au repos bien mérité, car pour Villeglé ces séances sont éprouvantes physiquement (son grand âge, les déplacements, le travail en extérieur, pas de pause-café, ni lecture du Monde etc). Le soir, longs dîners dans la cuisine du Marteret, car les nuits commencent à être fraîches et nous ne mangeons plus dehors que le midi, au soleil de l’automne qui s’annonce à grand pas. Et bien entendu, descente conviviale et continue de notre cave !

Dimanche matin, alors que nous encollions le panneau de deux mètres quarante de largeur par deux mètres soixante de hauteur, Alice, Quentin et Camille, s’amusent sur le tas d’affiches que nous avions déjà décroutées. Ils décryptent les morceaux, regardent les noms des groupes affichés et s’amusent à faire comme nous des cadrages. Lorsque soudain, ils s’esclaffent de rire en voyant sur une bande de papier apparaître le pape. Ils tirent dessus, la décroute maladroitement, comme ils peuvent, et nous rejoignent en rigolant avec leur trophée à la main.

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Villeglé, voyant cela, comprend très vite le potentiel d’un tel morceau. Il s’agissait d’un long bout de décroutage, d’environ quatre mètres de long sur une oblique de soixante-dix à cent cinquante centimètres de hauteur. Nous pouvions voir dessus plusieurs affiches anarchistes montrant le pape. Sur trois d’entre elles, ce dernier fait un bras d’honneur avec une belle montre au poignet. Que faire de ce morceau ? Nous pensons que Villeglé va réduire le tout à la hauteur minimum et en faire une œuvre de quatre mètres de longueur sur soixante-dix centimètres de hauteur environ, ou bien qu’il va rajouter un déchet de papier et en faire une œuvre de maximum cent cinquante centimètres de hauteur. Que nenni !! Ce n’est ni l’une, ni l’autre, de ces solutions, il optera lors de sa prochaine venue pour une solution beaucoup plus productive : il nous fera couper le bandeau en deux morceaux (encore une fois !) pour en faire deux œuvres de 180 x 180 (pour le morceau de gauche) et 190 x 170 cm (pour le morceau de droite) en ajoutant des morceaux d’affiches en dessous de chacun de nos papes ! Cinquante ans de carrière, ça forme le choix, mais pas toujours comme on l’idéalisait, comme gardien du temple du concept du « Lacérateur Anonyme ». En cherchant nous trouverons dans le tas d’affiches, deux déchets : un morceau des Frères Misères et pour l’autre un morceau de Johnny Halliday. Sur nos conseils Villeglé les acceptera et les marouflera avec nous à Cauderoue. Il titrera les deux œuvres « colonne Morris St Caprais Agen, 23 Septembre 1997 », sans se poser la question d’où venaient les morceaux. Or, il s’avère que ces trois morceaux d’affiches proviennent du boulevard de la Liberté, captés sur l’immeuble désaffecté, le 12 mai 1997.

tableau-pape-camillePhoto de Camille et son trésor – 2 tableaux : Le Pape & Johnny, colonne Morris, cathédrale Saint Caprais, 23 septembre 1997, 180 X 180 cm / Le Pape & Les Frères Misères, colonne Morris, cathédrale St Caprais, Agen, 23 Septembre 1997 – Photo du déchet des Frères Misères avant montage final.

De plus, il n’y a eu aucun arrachage de colonne Morris à Agen en Septembre 1997. Quant à la colonne Morris place de la cathédrale Saint Caprais elle a été captée par nous deux en juillet 1997, après le départ de Villeglé. De ce captage, sortiront les œuvres suivantes : Sons of the desert, colonne Morris Saint-Caprais, Agen, juillet 1997, 255 x 330 cm et Mathieu, Anne et Steeve, colonne Morris Saint-Caprais, Agen, juillet 1997, 280 x 210 cm et d’autres petits formats provenant du décroutage de ces deux grandes œuvres. Il est impossible que ladite colonne qui a été pelée par nos soins en juillet puisse donner de telles épaisseurs d’affiches en septembre. Comme nous l’avions déjà expliqué pour le boulevard de la Liberté, il n’y a pratiquement pas de collage sur Agen ente juin et fin septembre. Toutes ces erreurs relèvent de la mauvaise gestion du secrétariat de Villeglé ou d’un manque de coordination entre lui et sa secrétaire, ou encore d’une hypermnésie très sélective !

Plus nous avançons dans notre apprentissage, plus nous comprenons que le dogme et la théorie n’ont rien à voir avec la pratique et ne sommes nullement déçus de cela. D’ailleurs, comme pour s’en excuser, Villeglé nous répète régulièrement « Nous nous donnons des règles pour mieux les contourner » et de rajouter : « Un grain de sable dans une belle machine ne peut lui faire que du bien ». Le concept du « Lacérateur Anonyme » lui permet, de temps en temps, de belles irrévérences sans pour autant être impliqué en qualité d’auteur. Les deux tableaux cités ci-dessus en sont bien la preuve et beaucoup d’autres suivront. Le hasard fait de belles choses, mais il a bon dos et de temps en temps, les gros coups de pouce lâches et non assumés font du bien. La subversion fait partie prenante du travail de Villeglé et de celui de notre Atelier commun en Aquitaine.

Pour autant, nous apprécions beaucoup l’homme, l’artiste, l’œuvre, et surtout sa façon de travailler avec nous ; en effet, nous sommes incapables de bosser « pour » mais seulement « avec » une personne ! Nous avons besoin d’un rapport intime et familier, d’une symbiose intellectuelle et évidente. Nous n’avons jamais été l’employé, le salarié, l’ouvrier, l’assistant de qui que ce soit, comme nous l’affirmons toujours : « notre liberté n’a pas de limite… et pour être libre, il faut être indépendant ! ».

Avec Villeglé, nous n’avons aucune contrainte, mais plutôt une grande liberté. Tout se fait dans le calme, la clairvoyance, le hasard objectif et sans jamais être dans l’urgence ou la cadence d’une usine ou d’un atelier voué au stakhanovisme… Son rythme très proche du nôtre (gens du Sud-Ouest) nous sied à merveille !

L’après-midi, nous nous rendons Boulevard de la Liberté, afin de réaliser quelques portraits de Villeglé devant la station-essence où a été capté « La Genèse ». Il désire se voir avec en fond des murs ravagés de lacérations bien plastiques. À notre arrivée, nous constatons, comme en juillet, qu’il n’y a pratiquement pas eu de collage pendant les mois d’août et début septembre. Seulement quelques feuilles de-ci, de-là, aucune épaisseur, rien à se mettre sous la dent. Cela ne dérange en rien Villeglé, car son objectif et sa seule motivation aujourd’hui sont avant tout d’avoir quelques bonnes photos de lui, comme s’il avait été présent le 12 mai 1997. Pour se faire, nous avons lacéré toutes les vitrines, puis Yves avec le « Mamiya 6×7 » de son père a pris toute une série de portraits (ces derniers seront publiés dans divers catalogues ou articles dans les années suivantes). C’était la première fois qu’Yves faisait des photos sur commande, et au vu du résultat, nous comprenons que nous pourrons très bien faire office de photographe. Dans l’année suivante, nous passerons à la photo numérique par souci économique et pratique. Nous pourrons mieux contrôler la chaine graphique de l’image jusqu’à l’impression. De plus, l’archivage se fera quotidiennement, simplement, et rapidement, sur nos ordinateurs. Nous ferons des dizaines de milliers de photos de l’aventure de l’Atelier d’Aquitaine et environ 2900 seront publiées dans divers catalogues et publications, concernant Villeglé ou notre atelier commun « l’Atelier d’Aquitaine ».

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station-bonneSur toutes les photos faites ce jour-là, on voit bien le sol jonché de débris d’affiches, que nous ramasserons et jetterons au premier conteneur poubelle trouvé sur notre route du retour. C’est notre côté bon citoyen car nous laissons toujours les lieux plus propres après notre passage qu’à notre arrivée !

Le mardi 16 et le mercredi 17 septembre, nous avons passé la matinée à travailler le stock d’affiches récoltées. Villeglé nous apprend à ne pas trop intervenir sur les papiers décroutés (dans la mesure du possible), à lacérer les affiches vierges et à bien les cadrer plastiquement en fonction de certaines inscriptions, couleurs, ou d’esthétisme (« la recherche du nombre d’or », comme il nous l’explique en rigolant). Nous avions un champ de création extrêmement libre qui nous a permis de nous révéler complètement à ses yeux (il a très rapidement remarqué nos qualités et très pertinemment en a abusé constamment par la suite jusqu’en 2012).

Il nous a encouragé à travailler dans un esprit ouvert. En optimisant le hasard objectif et surtout en laissant notre subjectivité créatrice s’exprimer, sans pour autant être phagocytée par une pensée élaborée qui pourrait annihiler l’instinct sauvage de la création nécessaire à la réalisation d’une affiche lacérée. Souvent, il faut se lancer sur une première lacération sans se poser de question, faire un choix rapide de l’endroit où l’on démarre puis fignoler l’œuvre avec des retouches judicieuses au cadrage et surtout au marouflage.

Pendant ces deux journées, nous marouflons plusieurs tableaux sur des châssis fabriqués à base des chutes de la genèse, certains d’entre eux seront présentés comme il est dit dans le courrier à la librairie Mollat de Bordeaux. Le soir du mercredi, nous ferons un repas au Marteret où nous inviterons quelques amis et nous continuerons à détruire notre cave dans la joie et l’allégresse. Ce soir là, Villeglé se ramassera sa première grosse pistache au Marteret !

HIC TERMINUS HAERET

Villeglé nous a quittés en nous laissant lâchement, ou peut-être par inadvertance, face à un challenge, à un exploit, une performance, un véritable défi : réaliser pour septembre 1997 six châssis afin de maroufler « La Genèse ». Dans notre euphorie collective, nous avions oublié qu’un tableau a besoin d’un châssis et pour le moment, « La Genèse » fait tout pour nous enfoncer dans les difficultés, 9,80 de longueur par 2,70 m environ de hauteur… Pour parfaire la situation, nous n’avons pas d’argent et ne savons rien faire ! Alain, notre ami ébéniste, accepte sans sourcilier de nous sauver à la seule condition, que nous venions l’aider à les confectionner dans son atelier.

Début août se passe en toute tranquillité, aucun arrachage dans les rues car nous pensons que nos récoltes de mai et juin sont suffisantes et qu’après le marouflage du grand tableau, Villeglé reprendra son train-train quotidien dans son petit atelier parisien…

Habituellement, il travaille dans un local plus petit que notre cuisine, un atelier/bureau, le tout doit faire environ 30 à 35 m2. Dès l’ouverture de la porte, nous sommes projetés directement dans le bureau où il n’y a que très peu de place et de surcroît pas mal de bazar. Face au deux uniques fenêtres du local exigu donnant sur rue, se trouve le bureau de sa secrétaire. Le sien est face à un mur sur lequel est punaisé un immense planning de l’année en cours. Une fois que vous aurez traversé cette pièce, environ trois enjambées, sur votre gauche un pan de mur est ouvert à l’arraché (sans porte, faute de place) donnant dans un petit vestibule tapissé de rayonnages jusqu’au plafond, garnis de petits tableaux (les plus grands sont dans deux autres ateliers ou plutôt des réserves toutes aussi petites que l’atelier/bureau). Ledit vestibule dessert sur sa droite un autre local exigu qui lui sert d’atelier pour la fabrication de ses œuvres.

Le 08 Août, Villéglé nous adresse un courrier (depuis St Malo) sur un déchet d’affiche du groupe Louise Attaque. Dans celui-ci, il nous parle d’une conférence le 18 septembre à Vallauris et nous demande si nous pourrions nous y rendre. Ensuite, il nous demande de fabriquer deux châssis en vue de l’exposition à la libraire Mollat à Bordeaux le 19 septembre 1997 (le lendemain de la conférence de Vallauris). Il faut préciser que pendant des années, nous payerons la majeure partie de tous les matériaux nécessaires à la fabrication des œuvres (à une exception près où Villeglé a réglé Alain Zagni pour la fabrication de châssis, car nous avions trop de travail, mais l’achat des matériaux nous revenait encore). Dans ce courrier, il nous parle de la future sérigraphie réalisée pour la fête de l’Huma et du futur achat d’une œuvre publiée dans « Carrefour Politique » (édité par nos soins) pour l’année 1998. Il écrit « Donc nous aurons un début de finance l’année prochaine », mais sans préciser que le peu que nous allions gagner partirait dans tous nos frais (la fabrication des châssis et les divers transports pour les arrachages, vernissages et autres). Il nous apprend aussi la parution, dans la revue « Cimaise », d’un article concernant l’exposition de Thouars tout en précisant que le journaliste a oublié de faire référence à notre livre. Puis, il nous rappelle la date de la conférence le 12 septembre à la chapelle Jean d’Arc à Thouars. Bref, au vu de tous les détails et des dates inscrites sur ce courrier, nous apprenons que nous allons travailler ensemble pendant quelques temps… Sans se douter que cela durera 16 années ! Il nous remercie pour sa semaine en juillet dans nos terres gasconnes et nous signe : « à bientôt, cordialement Jacques » !

08-08-1997-w

Mais revenons à nos devoirs de vacances, la construction des châssis pour le marouflage de La Genèse ! En bons gascons, nous repoussons d’abord la date jusque début septembre… puis l’urgence arrive à grand pas ! Nous commençons par trouver l’argent pour acheter le bois et la toile pour une dizaine de châssis. Comme nous l’avons écrit précédemment, « La Genèse » est coupée en six morceaux (trois petits et trois grands) et nous avons pu fabriquer quatre châssis de plus avec les chutes des grands châssis. Les dimensions pour La Genèse ont été prises par Villeglé et Isabelle et retranscrites sur un document dont nous parlerons dans le prochain article.

Pour la réalisation des châssis, nous avons dû mettre environ trois jours, à « bouffer » de la poussière et des copeaux de bois. L’odeur n’est pas désagréable, par contre le bruit est insupportable. Ne pensant pas refaire de sitôt ce genre de travail, nous nous bornons simplement à faire les aides, sans trop prêter attention à tous les calculs qu’il faut poser pour ce genre de construction. Il faut être très précis et bon en math pour être ébéniste… Quelle horreur, nous n’aimons pas les maths et encore moins la géométrie. Notre passé de cancres matheux nous saute à la figure et Alain est désarmé de nous voir aussi nuls. Il est catastrophé et nous sommes en trois jours tombés bien bas dans son estime ! La suite de notre histoire fera que nous serons obligés de nous y mettre « à fond » car Villeglé ne va plus nous quitter, et du coup, notre calvaire va commencer avec le secours d’Alain qui nous prêtera son atelier et ses outils. Il nous supervisera avec sa rigueur comme un contremaître vigilant et intransigeant !*

À peine le miracle des châssis réalisé, qu’un nouveau problème arrive : où travailler sur de tels formats ? Au Marteret à cette époque, nous n’avions pas de locaux assez grands qui nous protègent de la pluie en cas de besoin. Notre assistant bénévole de l’époque (compagnon de notre amie Marie Albet et père de Louise, notre mascotte) nous propose de travailler sous le préau du Centre de Loisir de Nérac, situé sur la commune de Barbaste au lieu dit Cauderoue (à 12 kilomètres de chez nous). Ledit centre est situé en plein dans les bois, à l’orée de la forêt des Landes et ne fonctionne que de fin juin à fin août.

cauderoue-bois

Pour notre grand bonheur et pour parfaire notre liberté de travail, nous sommes à quelques centaines de mètres du domicile des parents de Yves où nos enfants pourront, lors des journées de repos (car l’école a repris), y faire des allers-retours pendant toute l’exécution du marouflage de « La Génèse ». À 8 et 10 ans, une ou deux heures peuvent paraître une éternité. Entre la maison des grands-parents et le centre, ils pourront s’amuser dans les bois et sur les tas d’affiches empilés dans le coin du préau. D’ailleurs leur curiosité et leur imagination feront des merveilles, notamment dans la découverte d’une affiche concernant le pape Jean-Paul le deuxième.

C’est donc parfait. Nous achetons la colle et la toile, nous montons les châssis, nous préparons les tables et nous déménageons les affiches et tout notre matériel dans les locaux du centre de loisirs.

Septembre en Gascogne, c’est toujours l’été avec le soleil et la chaleur et surtout les touristes sont repartis. La vie reprend son calme, les routes s’ennuient à souhait avec une voiture toutes les heures. Nous sommes enfin de retour dans notre réserve d’indiens, entre nous, en attendant, pour certains, l’ouverture de la chasse à la palombe.

Comme prévu dans la missive du 8 août 1997, le retour de l’artiste au Marteret se fera par un détour à Thouars (79) et comme nous l’avions décidé d’un commun accord. Le 12 septembre, conférence « Villeglé et les affiches politiques 1955/1995 ». Elle se déroulera à la chapelle Jeanne d’Arc, au milieu de l’exposition « Carrefour Politique », exposition proposée par une de nos connaissance, Yves Chuillet, et avec en support d’exposition le livre « Carrefour Politique » édité par nos soins (éditions Vers les Arts). Nous avions déjà par le passé monté deux expositions à Thouars dans la tour du Prince de Galles, une sur le sculpteur Matéi Négréanu et l’autre était une exposition conjointe entre le graveur Philippe Molhitz et le sculpteur Robert Léris. Ladite tour est plus connue pour avoir été la prison des Faux Sauniers (contrebandiers du sel à l’époque de la gabelle) que comme lieu voué à l’Art. Mais heureusement, par volonté municipale, ce lieu mortifère et triste est dédié depuis 1990 à l’art contemporain (nous y avons notamment vu une excellente pièce d’Ange Leccia sur l’enfermement).

Mais, revenons à Thouars et à la conférence sur Villeglé et les affiches politiques. Yves est arrivé en fin de matinée en voiture alors que Villeglé et son conférencier Philippe Piguet sont arrivés par le train. Présentation rapide, déjeuner excellent et ensuite quartier libre jusqu’à 18h, heure de la conférence. Que faire dans une petite ville de province que nous avions déjà visitée de fond en comble au mois de juin lors de l’installation de l’exposition « Villeglé Carrefour politique » ? Heureusement, Yves Chuillet nous propose d’aller visiter le château de Oiron et son cabinet de curiosité. Nous avons acquiescé d’un commun accord, bien que nous l’ayons déjà visité lors de notre première venue en juin. Ils n’ont pas hésité une minute et se sont engouffrés (Villeglé, Philippe Piguet et Yves) dans la voiture pour 12 kilomètres de trajet. A leur arrivée, Villeglé et Yves sont heureux de pouvoir apprécier le parc et l’entrée du château dans de bonnes conditions. En effet, lors de notre première venue, un samedi ou un dimanche, nous avions eu le déplaisir de découvrir l’élection de Miss France Mamy et Mister France Papy dans le parc du château ! Sur la pelouse, devant les grilles, une immense scène avait été déployée et tout autour il y avait des centaines de mamys et papys tous assis sur des sièges de jardin pliables. Ils étaient en train d’élire les plus beaux d’entre eux, les plus méritants ! Le parc était devenu un véritable jardin de curiosités, à l’instar du château ! Pour parfaire le tableau, tout autour, dans un grand cercle, nous pouvions voir des stands d’assureurs proposant des conventions obsèques, des vendeurs de laines pour tricots, des spécialistes de la domotique et autres articles pour personnes âgés. Vous rajoutez à cela des dizaines de cars stationnant en provenance de toute la France et vous avez la foire la plus éclectique que nous n’ayons jamais vu. Les élections de Miss France et Mister France du troisième âge « en direct au Château Oiron », c’était surréaliste, Dada, et cela aurait mérité une retransmission en direct sur toutes les ondes disponibles ! Nous passerons sur les épreuves que devaient remplir les concurrents, vous en seriez consternés : le chant, le tricot, la cuisine, etc.

Mais, revenons au château et à sa collection d’art contemporain. Un des plus beaux écrins de la renaissance arborant une des plus subversive maxime inscrite dans la pierre au frontispice du pas de porte accédant au grenier : « Hic terminus haeret » « Ici est fixé le terme (la fin de toute chose)». Claude Gouffier Marquis de Caravas l’y fit inscrire afin de déterminer l’endroit où se clôturent les affaires des hommes et où commencent celles de dieu. Quelle insolence pour l’époque, il l’a fit même inscrire sur sa propre tombe !

Le château de Oiron à partir du XVIème siècle, du temps de Claude Gouffier était un lieu voué à l’art de son époque. Le marquis était un des premiers collectionneurs d’art du royaume, juste après le roi François 1er. Il avait notamment, sur ses murs, des œuvres de Raphael, Bellini et beaucoup d’autres très grands artistes de la renaissance. Après beaucoup de déboires, ce château s’est retrouvé sans vie et vide jusqu’en 1990, date à laquelle l’état décide sur une proposition géniale de Jean-Hubert Martin, d’en faire un centre d’art contemporain sous la forme d’un cabinet de curiosité. Renvoyer ce château à son histoire est une réussite. Actuellement, nous pouvons y voir plusieurs dizaines de chefs d’œuvres de Wolfgang Laib, Daniel Spoerri, Hubert Duprat, Sol Lewitt, Félice Varini, Christian Boltanski, John Armleder et beaucoup d’autres artistes tous aussi prestigieux les uns que les autres. Cette confrontation entre le passé historique et notre présent artistique est une réussite incontestable. Soyez donc curieux et visitez ce télescopage artistique et temporel !

Par contre, quelle tristesse d’avoir dû faire cette deuxième visite en compagnie de notre conférencier de service ! Yves s’est ennuyé du début à la fin, pire il a dû devant chaque œuvre subir les commentaires insipides de ce péroreur. En effet, Philippe Piguet se sentait obligé (ou investi) de déverser son pseudo savoir rempli d’anecdotes pitoyables accolées à une litanie de versets appris et récités sans âme ni conviction. Il n’avait rien d’analytique, bien au contraire, il faisait la visite de ce qu’il voyait… rien de plus. Ce fut d’un ennui remarquable. Depuis ce jour, Yves ne supporte plus : ni guide, ni audio-guide dans les musées, centres d’arts, galerie et autres !

Après cette laborieuse visite, passons maintenant à l’intervention Philippe Piguet conférencier sur Villeglé et son œuvre. Elle fut tout aussi fade que ses commentaires déversés devant les œuvres du cabinet de curiosités du château de Oiron, augmentée de surcroit d’une interview médiocre de Villeglé. Le tout était tellement ennuyeux que Yves s’est endormi discrètement derrière une colonne salvatrice …

Fort heureusement, après la pluie vient le beau temps ! Au milieu de toutes ces mondanités, Villeglé présente à Yves une de ses connaissances, Dominique Truco, responsable de la section art contemporain au sein du Confort Moderne à Poitiers. Il avait fait sa connaissance quelques années auparavant dans le cadre d’une exposition collective. En quelques minutes, la glace est rompue et très vite la discussion tourne sur le travail de Villeglé au Martéret, et la découverte des affiches lacérées ayant pour thématique les musiques amplifiées. Nous avons constaté que les affichages sauvages sont en grande partie dus aux salles de spectacles diffusant les concerts de rock, reggae, techno et autres musiques électro. Yves découvre pendant cette longue discussion que le Confort Moderne est un lieu pluriculturel alliant la diffusion des musiques amplifiées (avec salle de concert) à l’organisation d’expositions d’Art Contemporain. C’est évident, il faut que Villeglé expose au Confort Moderne ! Tous les trois entrevoient la possibilité d’y faire une grande exposition sur les affiches lacérées avec pour thématique « les musiques amplifiées ». Le projet est enivrant. En fin de soirée, Yves prend l’engagement d’envoyer à Dominque Truco les photos des quelques œuvres déjà réalisées, tout en lui précisant que nous possédons un stock d’affiches en préparations. Bref, la chance était là et nous allons la saisir au vol et tout faire pour la concrétiser…

Les mondanités terminées, Villeglé et Yves quittent la Chapelle Jeanne d’Arc en remerciant les organisateurs et les représentants de la municipalité pour leur accueil. Il est tard, il fait nuit et ils roulent en direction du Marteret. Quatre heures trente de route et pratiquement rien dans l’estomac, car ils avaient oublié de se substanter d’agapes lors de la collation, bien trop absorbés et concentrés par la rencontre avec Dominique Truco. Arrivée à Niort à 23h, Yves propose à son compagnon de voyage de prendre un encas rapide dans un restaurant avant de poursuivre leur route vers le Sud-Ouest bien mérité. Rien, toute la ville est fermée, pas de restaurant ouvert à cette heure-là, le désert, la ville est morte ! De dépit, juste avant de quitter la triste ville, Yves propose d’aller se remplir le ventre dans un mac-drive ! Au culot il demande à Villeglé s’il a déjà mangé ce genre d’aliments ? Au vu de l’absence de réponse négative et sans attendre la réponse négative, il commande alors deux hamburgers, deux portions de frites, un coca pour lui et une bière sans alcool pour Villeglé (alcool interdit dans ce genre d’établissement). Début de son calvaire, car à peine sortie de la ville, dans les premiers kilomètres d’autoroute, il voit l‘artiste délicatement séparer le steack de viande hachée de son pain de mie et commencer à le goûter avec les doigts. Dans les secondes qui suivirent, il vit la fenêtre droite s’ouvrir et sans dire un mot Villeglé jeta une à une les tranches de pain, le steack et le contenu de son cornet de frites. Pas un mot, le silence total sur tout le trajet. Villeglé a bu sa bière et Yves a tout mangé et bu son coca dans la plus grande indifférence et surtout dans une honte cachée mais évidente. A leur arrivée au Marteret vers une heure du matin, Michèle les attendait avec une soupe maison, du très bon fromage fermier et une bonne bouteille de vin ! Villeglé, en fin de souper, a juste dit à son hôtesse que son mari était un assassin et qu’il raconterait à qui veut l’entendre qu’il faillit mourir empoisonné suite à son inconséquence.

*Dans les années qui suivent nous fabriquerons plus de 80% des châssis pour les 873 œuvres réalisées au sein de notre Atelier d’Aquitaine.