HIC TERMINUS HAERET

Villeglé nous a quittés en nous laissant lâchement, ou peut-être par inadvertance, face à un challenge, à un exploit, une performance, un véritable défi : réaliser pour septembre 1997 six châssis afin de maroufler « La Genèse ». Dans notre euphorie collective, nous avions oublié qu’un tableau a besoin d’un châssis et pour le moment, « La Genèse » fait tout pour nous enfoncer dans les difficultés, 9,80 de longueur par 2,70 m environ de hauteur… Pour parfaire la situation, nous n’avons pas d’argent et ne savons rien faire ! Alain, notre ami ébéniste, accepte sans sourcilier de nous sauver à la seule condition, que nous venions l’aider à les confectionner dans son atelier.

Début août se passe en toute tranquillité, aucun arrachage dans les rues car nous pensons que nos récoltes de mai et juin sont suffisantes et qu’après le marouflage du grand tableau, Villeglé reprendra son train-train quotidien dans son petit atelier parisien…

Habituellement, il travaille dans un local plus petit que notre cuisine, un atelier/bureau, le tout doit faire environ 30 à 35 m2. Dès l’ouverture de la porte, nous sommes projetés directement dans le bureau où il n’y a que très peu de place et de surcroît pas mal de bazar. Face au deux uniques fenêtres du local exigu donnant sur rue, se trouve le bureau de sa secrétaire. Le sien est face à un mur sur lequel est punaisé un immense planning de l’année en cours. Une fois que vous aurez traversé cette pièce, environ trois enjambées, sur votre gauche un pan de mur est ouvert à l’arraché (sans porte, faute de place) donnant dans un petit vestibule tapissé de rayonnages jusqu’au plafond, garnis de petits tableaux (les plus grands sont dans deux autres ateliers ou plutôt des réserves toutes aussi petites que l’atelier/bureau). Ledit vestibule dessert sur sa droite un autre local exigu qui lui sert d’atelier pour la fabrication de ses œuvres.

Le 08 Août, Villéglé nous adresse un courrier (depuis St Malo) sur un déchet d’affiche du groupe Louise Attaque. Dans celui-ci, il nous parle d’une conférence le 18 septembre à Vallauris et nous demande si nous pourrions nous y rendre. Ensuite, il nous demande de fabriquer deux châssis en vue de l’exposition à la libraire Mollat à Bordeaux le 19 septembre 1997 (le lendemain de la conférence de Vallauris). Il faut préciser que pendant des années, nous payerons la majeure partie de tous les matériaux nécessaires à la fabrication des œuvres (à une exception près où Villeglé a réglé Alain Zagni pour la fabrication de châssis, car nous avions trop de travail, mais l’achat des matériaux nous revenait encore). Dans ce courrier, il nous parle de la future sérigraphie réalisée pour la fête de l’Huma et du futur achat d’une œuvre publiée dans « Carrefour Politique » (édité par nos soins) pour l’année 1998. Il écrit « Donc nous aurons un début de finance l’année prochaine », mais sans préciser que le peu que nous allions gagner partirait dans tous nos frais (la fabrication des châssis et les divers transports pour les arrachages, vernissages et autres). Il nous apprend aussi la parution, dans la revue « Cimaise », d’un article concernant l’exposition de Thouars tout en précisant que le journaliste a oublié de faire référence à notre livre. Puis, il nous rappelle la date de la conférence le 12 septembre à la chapelle Jean d’Arc à Thouars. Bref, au vu de tous les détails et des dates inscrites sur ce courrier, nous apprenons que nous allons travailler ensemble pendant quelques temps… Sans se douter que cela durera 16 années ! Il nous remercie pour sa semaine en juillet dans nos terres gasconnes et nous signe : « à bientôt, cordialement Jacques » !

08-08-1997-w

Mais revenons à nos devoirs de vacances, la construction des châssis pour le marouflage de La Genèse ! En bons gascons, nous repoussons d’abord la date jusque début septembre… puis l’urgence arrive à grand pas ! Nous commençons par trouver l’argent pour acheter le bois et la toile pour une dizaine de châssis. Comme nous l’avons écrit précédemment, « La Genèse » est coupée en six morceaux (trois petits et trois grands) et nous avons pu fabriquer quatre châssis de plus avec les chutes des grands châssis. Les dimensions pour La Genèse ont été prises par Villeglé et Isabelle et retranscrites sur un document dont nous parlerons dans le prochain article.

Pour la réalisation des châssis, nous avons dû mettre environ trois jours, à « bouffer » de la poussière et des copeaux de bois. L’odeur n’est pas désagréable, par contre le bruit est insupportable. Ne pensant pas refaire de sitôt ce genre de travail, nous nous bornons simplement à faire les aides, sans trop prêter attention à tous les calculs qu’il faut poser pour ce genre de construction. Il faut être très précis et bon en math pour être ébéniste… Quelle horreur, nous n’aimons pas les maths et encore moins la géométrie. Notre passé de cancres matheux nous saute à la figure et Alain est désarmé de nous voir aussi nuls. Il est catastrophé et nous sommes en trois jours tombés bien bas dans son estime ! La suite de notre histoire fera que nous serons obligés de nous y mettre « à fond » car Villeglé ne va plus nous quitter, et du coup, notre calvaire va commencer avec le secours d’Alain qui nous prêtera son atelier et ses outils. Il nous supervisera avec sa rigueur comme un contremaître vigilant et intransigeant !*

À peine le miracle des châssis réalisé, qu’un nouveau problème arrive : où travailler sur de tels formats ? Au Marteret à cette époque, nous n’avions pas de locaux assez grands qui nous protègent de la pluie en cas de besoin. Notre assistant bénévole de l’époque (compagnon de notre amie Marie Albet et père de Louise, notre mascotte) nous propose de travailler sous le préau du Centre de Loisir de Nérac, situé sur la commune de Barbaste au lieu dit Cauderoue (à 12 kilomètres de chez nous). Ledit centre est situé en plein dans les bois, à l’orée de la forêt des Landes et ne fonctionne que de fin juin à fin août.

cauderoue-bois

Pour notre grand bonheur et pour parfaire notre liberté de travail, nous sommes à quelques centaines de mètres du domicile des parents de Yves où nos enfants pourront, lors des journées de repos (car l’école a repris), y faire des allers-retours pendant toute l’exécution du marouflage de « La Génèse ». À 8 et 10 ans, une ou deux heures peuvent paraître une éternité. Entre la maison des grands-parents et le centre, ils pourront s’amuser dans les bois et sur les tas d’affiches empilés dans le coin du préau. D’ailleurs leur curiosité et leur imagination feront des merveilles, notamment dans la découverte d’une affiche concernant le pape Jean-Paul le deuxième.

C’est donc parfait. Nous achetons la colle et la toile, nous montons les châssis, nous préparons les tables et nous déménageons les affiches et tout notre matériel dans les locaux du centre de loisirs.

Septembre en Gascogne, c’est toujours l’été avec le soleil et la chaleur et surtout les touristes sont repartis. La vie reprend son calme, les routes s’ennuient à souhait avec une voiture toutes les heures. Nous sommes enfin de retour dans notre réserve d’indiens, entre nous, en attendant, pour certains, l’ouverture de la chasse à la palombe.

Comme prévu dans la missive du 8 août 1997, le retour de l’artiste au Marteret se fera par un détour à Thouars (79) et comme nous l’avions décidé d’un commun accord. Le 12 septembre, conférence « Villeglé et les affiches politiques 1955/1995 ». Elle se déroulera à la chapelle Jeanne d’Arc, au milieu de l’exposition « Carrefour Politique », exposition proposée par une de nos connaissance, Yves Chuillet, et avec en support d’exposition le livre « Carrefour Politique » édité par nos soins (éditions Vers les Arts). Nous avions déjà par le passé monté deux expositions à Thouars dans la tour du Prince de Galles, une sur le sculpteur Matéi Négréanu et l’autre était une exposition conjointe entre le graveur Philippe Molhitz et le sculpteur Robert Léris. Ladite tour est plus connue pour avoir été la prison des Faux Sauniers (contrebandiers du sel à l’époque de la gabelle) que comme lieu voué à l’Art. Mais heureusement, par volonté municipale, ce lieu mortifère et triste est dédié depuis 1990 à l’art contemporain (nous y avons notamment vu une excellente pièce d’Ange Leccia sur l’enfermement).

Mais, revenons à Thouars et à la conférence sur Villeglé et les affiches politiques. Yves est arrivé en fin de matinée en voiture alors que Villeglé et son conférencier Philippe Piguet sont arrivés par le train. Présentation rapide, déjeuner excellent et ensuite quartier libre jusqu’à 18h, heure de la conférence. Que faire dans une petite ville de province que nous avions déjà visitée de fond en comble au mois de juin lors de l’installation de l’exposition « Villeglé Carrefour politique » ? Heureusement, Yves Chuillet nous propose d’aller visiter le château de Oiron et son cabinet de curiosité. Nous avons acquiescé d’un commun accord, bien que nous l’ayons déjà visité lors de notre première venue en juin. Ils n’ont pas hésité une minute et se sont engouffrés (Villeglé, Philippe Piguet et Yves) dans la voiture pour 12 kilomètres de trajet. A leur arrivée, Villeglé et Yves sont heureux de pouvoir apprécier le parc et l’entrée du château dans de bonnes conditions. En effet, lors de notre première venue, un samedi ou un dimanche, nous avions eu le déplaisir de découvrir l’élection de Miss France Mamy et Mister France Papy dans le parc du château ! Sur la pelouse, devant les grilles, une immense scène avait été déployée et tout autour il y avait des centaines de mamys et papys tous assis sur des sièges de jardin pliables. Ils étaient en train d’élire les plus beaux d’entre eux, les plus méritants ! Le parc était devenu un véritable jardin de curiosités, à l’instar du château ! Pour parfaire le tableau, tout autour, dans un grand cercle, nous pouvions voir des stands d’assureurs proposant des conventions obsèques, des vendeurs de laines pour tricots, des spécialistes de la domotique et autres articles pour personnes âgés. Vous rajoutez à cela des dizaines de cars stationnant en provenance de toute la France et vous avez la foire la plus éclectique que nous n’ayons jamais vu. Les élections de Miss France et Mister France du troisième âge « en direct au Château Oiron », c’était surréaliste, Dada, et cela aurait mérité une retransmission en direct sur toutes les ondes disponibles ! Nous passerons sur les épreuves que devaient remplir les concurrents, vous en seriez consternés : le chant, le tricot, la cuisine, etc.

Mais, revenons au château et à sa collection d’art contemporain. Un des plus beaux écrins de la renaissance arborant une des plus subversive maxime inscrite dans la pierre au frontispice du pas de porte accédant au grenier : « Hic terminus haeret » « Ici est fixé le terme (la fin de toute chose)». Claude Gouffier Marquis de Caravas l’y fit inscrire afin de déterminer l’endroit où se clôturent les affaires des hommes et où commencent celles de dieu. Quelle insolence pour l’époque, il l’a fit même inscrire sur sa propre tombe !

Le château de Oiron à partir du XVIème siècle, du temps de Claude Gouffier était un lieu voué à l’art de son époque. Le marquis était un des premiers collectionneurs d’art du royaume, juste après le roi François 1er. Il avait notamment, sur ses murs, des œuvres de Raphael, Bellini et beaucoup d’autres très grands artistes de la renaissance. Après beaucoup de déboires, ce château s’est retrouvé sans vie et vide jusqu’en 1990, date à laquelle l’état décide sur une proposition géniale de Jean-Hubert Martin, d’en faire un centre d’art contemporain sous la forme d’un cabinet de curiosité. Renvoyer ce château à son histoire est une réussite. Actuellement, nous pouvons y voir plusieurs dizaines de chefs d’œuvres de Wolfgang Laib, Daniel Spoerri, Hubert Duprat, Sol Lewitt, Félice Varini, Christian Boltanski, John Armleder et beaucoup d’autres artistes tous aussi prestigieux les uns que les autres. Cette confrontation entre le passé historique et notre présent artistique est une réussite incontestable. Soyez donc curieux et visitez ce télescopage artistique et temporel !

Par contre, quelle tristesse d’avoir dû faire cette deuxième visite en compagnie de notre conférencier de service ! Yves s’est ennuyé du début à la fin, pire il a dû devant chaque œuvre subir les commentaires insipides de ce péroreur. En effet, Philippe Piguet se sentait obligé (ou investi) de déverser son pseudo savoir rempli d’anecdotes pitoyables accolées à une litanie de versets appris et récités sans âme ni conviction. Il n’avait rien d’analytique, bien au contraire, il faisait la visite de ce qu’il voyait… rien de plus. Ce fut d’un ennui remarquable. Depuis ce jour, Yves ne supporte plus : ni guide, ni audio-guide dans les musées, centres d’arts, galerie et autres !

Après cette laborieuse visite, passons maintenant à l’intervention Philippe Piguet conférencier sur Villeglé et son œuvre. Elle fut tout aussi fade que ses commentaires déversés devant les œuvres du cabinet de curiosités du château de Oiron, augmentée de surcroit d’une interview médiocre de Villeglé. Le tout était tellement ennuyeux que Yves s’est endormi discrètement derrière une colonne salvatrice …

Fort heureusement, après la pluie vient le beau temps ! Au milieu de toutes ces mondanités, Villeglé présente à Yves une de ses connaissances, Dominique Truco, responsable de la section art contemporain au sein du Confort Moderne à Poitiers. Il avait fait sa connaissance quelques années auparavant dans le cadre d’une exposition collective. En quelques minutes, la glace est rompue et très vite la discussion tourne sur le travail de Villeglé au Martéret, et la découverte des affiches lacérées ayant pour thématique les musiques amplifiées. Nous avons constaté que les affichages sauvages sont en grande partie dus aux salles de spectacles diffusant les concerts de rock, reggae, techno et autres musiques électro. Yves découvre pendant cette longue discussion que le Confort Moderne est un lieu pluriculturel alliant la diffusion des musiques amplifiées (avec salle de concert) à l’organisation d’expositions d’Art Contemporain. C’est évident, il faut que Villeglé expose au Confort Moderne ! Tous les trois entrevoient la possibilité d’y faire une grande exposition sur les affiches lacérées avec pour thématique « les musiques amplifiées ». Le projet est enivrant. En fin de soirée, Yves prend l’engagement d’envoyer à Dominque Truco les photos des quelques œuvres déjà réalisées, tout en lui précisant que nous possédons un stock d’affiches en préparations. Bref, la chance était là et nous allons la saisir au vol et tout faire pour la concrétiser…

Les mondanités terminées, Villeglé et Yves quittent la Chapelle Jeanne d’Arc en remerciant les organisateurs et les représentants de la municipalité pour leur accueil. Il est tard, il fait nuit et ils roulent en direction du Marteret. Quatre heures trente de route et pratiquement rien dans l’estomac, car ils avaient oublié de se substanter d’agapes lors de la collation, bien trop absorbés et concentrés par la rencontre avec Dominique Truco. Arrivée à Niort à 23h, Yves propose à son compagnon de voyage de prendre un encas rapide dans un restaurant avant de poursuivre leur route vers le Sud-Ouest bien mérité. Rien, toute la ville est fermée, pas de restaurant ouvert à cette heure-là, le désert, la ville est morte ! De dépit, juste avant de quitter la triste ville, Yves propose d’aller se remplir le ventre dans un mac-drive ! Au culot il demande à Villeglé s’il a déjà mangé ce genre d’aliments ? Au vu de l’absence de réponse négative et sans attendre la réponse négative, il commande alors deux hamburgers, deux portions de frites, un coca pour lui et une bière sans alcool pour Villeglé (alcool interdit dans ce genre d’établissement). Début de son calvaire, car à peine sortie de la ville, dans les premiers kilomètres d’autoroute, il voit l‘artiste délicatement séparer le steack de viande hachée de son pain de mie et commencer à le goûter avec les doigts. Dans les secondes qui suivirent, il vit la fenêtre droite s’ouvrir et sans dire un mot Villeglé jeta une à une les tranches de pain, le steack et le contenu de son cornet de frites. Pas un mot, le silence total sur tout le trajet. Villeglé a bu sa bière et Yves a tout mangé et bu son coca dans la plus grande indifférence et surtout dans une honte cachée mais évidente. A leur arrivée au Marteret vers une heure du matin, Michèle les attendait avec une soupe maison, du très bon fromage fermier et une bonne bouteille de vin ! Villeglé, en fin de souper, a juste dit à son hôtesse que son mari était un assassin et qu’il raconterait à qui veut l’entendre qu’il faillit mourir empoisonné suite à son inconséquence.

*Dans les années qui suivent nous fabriquerons plus de 80% des châssis pour les 873 œuvres réalisées au sein de notre Atelier d’Aquitaine.

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