Michèle & Yves di Folco / Atelier d'Aquitaine

Bref, nous sommes Shiva !

Publicités

Le samedi 20 septembre, nous le consacrons à réaliser des photos archives de La Genèse. Pour se faire, nous installons contre un mur, à l’arrière du préau, l’ensemble des six panneaux enfin séchés. Villeglé nous guide : en premier, le petit panneau de Louise attaque (40 cm), ensuite le panneau de Steeve Colman (2,40 m), puis le panneau avec les numéros de téléphone (62 cm), enfin le grand panneau coupé en deux morceaux de No one is innocent (4,93), et pour clôturer le panneau Bâton rouge (64,5 cm). Voilà comment Villeglé agence l’ensemble des affiches captées Boulevard de la Liberté à Agen. Nous ne sommes absolument pas d’accord et l’affirmons sans détour, sans ambages, ni circonlocution à Villeglé.  Il y a bel et bien inversion entre les grands panneaux : il doit d’abord y avoir le 4,93 m (coupé en deux morceaux, No one is innocent) et ensuite, le 1,98m (Steeve Colman). La discussion dure quelques minutes et devant l’attitude cabocharde de Villeglé et sa légendaire mémoire infaillible, nous finissons par accepter à contre cœur, sans plus rien dire. Nous sommes jeunes et notre relation avec Villeglé l’est aussi ! Nous restons donc polis et n’insistons pas plus !  Pour autant : La Genèse sera comme Villeglé et sa mémoire l’ont dicté : montée à l’envers.

Il faut re-préciser que seuls, Cédric Bordes et nous deux avons vu les panneaux originaux non lacérés de La Genèse sur les murs de la station désaffectée et que lors de la lacération de ces derniers au Marteret en juillet ne sont présents qu’Isabelle Schneider, Villeglé et nous.

Voilà, La Genèse existe, la légende va démarrer, les photos de propagande artistique vont être diffusées, éditées dans des catalogues ou articles et l’œuvre sera acquise par le FNAC en 2000, … montée à l’envers !

Dernier déjeuner au Marteret, bon repas, bonnes bouteilles. Nous déposons Villeglé en gare d’Agen pour son retour à Paris. Prochain rendez-vous en Novembre au Marteret, en prenant le chemin des écoliers, un grand détour par Nice et Vitrolles, où une surprise énorme attend Yves… Le retour de Raymond !

Epilogue : En 2014, lors d’une séance de rangement de documents concernant les archives de l’Atelier d’Aquitaine, nous découvrons au milieu d’un carton de photos entassées, un photomontage de La Genèse datant de Juillet 1997 (réalisé pendant les jours présence de Villeglé au Marteret). Sur ce dernier, nous la retrouvons telle qu’elle a été conçue par lui et nous, en présence d’Isabelle Schneider. Sur le dit document, composé d’un assemblage de plusieurs photos accolées les unes aux autres en éventail, nous avons la composition initiale telle qu’elle était sur les murs de la station, avant les nouvelles interventions et coups de pouce de Villeglé* et de nous-même pratiqués à Cauderoue. Cela remet en cause beaucoup de nos écrits concernant cette œuvre pendant les 16 années d’existence de l’Atelier d’Aquitaine. Nous avions oublié pas mal de choses et de détails et les photos nous permettent d’aiguiser nos mémoires, notre histoire commune, nous ramenant à la réalité… à nos réalités collectives ! Contrairement à ce que nous avions écrit ou plutôt omis d’écrire, à Cauderoue, nous apprenons à composer, à retoucher l’évidente beauté de la rue.

Maquette de La Genèse réalisée en juillet 1997 au Marteret, montrant le positionnement exact des panneaux tels qu’ils étaient sur les murs de la station le 12 mai 1997.

La Genèse, boulevard de la Liberté, Agen, 12 mai 1997, 260 X 899,5 cm.

L’hypermnésie de Villeglé est vraiment sélective, comme le titre plusieurs articles édités sur lui. Quant à l’authenticité du document que nous éditons, elle ne peut être mise à mal, car à l’arrière de celui-ci, nous retrouvons l’ordre de la composition de juillet ainsi que les côtes exactes des six châssis et quelques noms de groupes de musiques écrits de la main même de Villeglé. Pour parfaire son authenticité, nous possédons des archives photographiques datant de juillet 1997 où l’on peut voir Yves devant le document posé sur la table basse de notre salon.

Sur le photomontage, les deux panneaux sont bien dans le sens que nous affirmions et non comme la mémoire et l’entêtement de Villeglé l’ont construit. Du reste, il est plus logique de retrouver en premier l’affiche de No one Is Innocent à gauche et une continuité d’affiches de Steeve Colman, et non de voir No one is Innocent étriqué au milieu de Steeve Colman ! Les deux panneaux ont été retouchés à divers endroits haut et bas. La grande lacération dans le grand panneau a toute la partie supérieure et inférieure refaite.

Partie supérieure du panneau No One Is innocent : photo du  haut, panneau brut en juillet – photo du bas, détail de l’œuvre après retouches lors du marouflage en septembre à Cauderoue.

Partie inférieure du panneau No One Is innocent : Photo du haut, panneau brut en juillet – Photo du bas, détail de l’œuvre après retouches lors du marouflage à Cauderoue

Partie inférieure du Panneau Steve Colman : Photo du haut, Panneau brut en juillet – Photo du bas, détail de l’œuvre après retouches lors du marouflage à Cauderoue.

Nous pouvons constater que le dernier panneau composé de chiffres n’est non seulement pas à la bonne place, mais en plus ce n’est pas le bon panneau ! Il s’agit d’un morceau qui était au fronton du bâtiment et non sur une colonne. Il y a eu une erreur au marouflage, le bon morceau n’a pas été choisi et a dû être jeté par la suite. Le panneau Bâton Rouge est entièrement recomposé car Villeglé et l’assistant l’ont coupé en deux et réorganisé en inversant la partie basse et la partie haute. Les petits panneaux ont été marouflés par Villeglé et notre assistant de l’époque. Ce dernier (l’assistant) n’étant ni présent à l’arrachage dans la rue en mai, ni présent à la lacération au Marteret en juillet, n’a pu être d’aucune utilité en ce qui concerne le placement des œuvres qui a entrainé l’inversion des 4 panneaux.

Panneaux chiffres : à gauche panneau photographié en juillet, à droite mauvais panneau marouflé en septembre à Cauderoue – Panneaux Baton Rouge : à gauche panneau photographié en juillet, à droite le panneau entièrement refait en septembre à Cauderoue.

De plus, ces jours-là, nous apprenons aussi, qu’à chaque étape de la création d’une œuvre (captation dans la rue, lacérations dans l’atelier, cadrage, marouflage), celle-ci est modifiée, retouchée, relacérée au besoin, réinterprétée à volonté afin d’obtenir la meilleur composition plastique… Le tout en permanence.

Enfin bref, le plus souvent rien ne correspond à la réalité de ce que nous offre la rue, car à chaque étape, les coups de pouces fusent plus ou moins !

La Genèse est un cas d’école pour nous, car avec elle et les deux premières venues de Villeglé en Lot-et-Garonne, nous avons tout appris : les lacérations, les décroutages, les découpages d’œuvres en deux, voire même en beaucoup plus, les cadrages, les marouflages et surtout toutes les retouches à chaque étape.  De plus, nous allons être obligés par manque de finances d’apprendre : à faire des châssis, des photos, des films, à communiquer avec les institutions et les galeries pour la promotion de la production de notre atelier commun, et beaucoup d’autres choses… la liste serait longue. A cela, il faut rajouter que nous savions déjà faire : toutes sortes de maquettes (catalogues, livres, affiche, flyers etc), faire un bon accrochage, communiquer par presse ou autre, gérer le montage et le transport d’une exposition, etc.

Nous sommes comme des « Perceuses/Maccintoshs » :  éditeurs – colleurs – arracheurs – lacérateurs –  décolleurs – ébénistes – transporteurs – maquettistes – photographes – réalisateurs – intervieweurs – archivistes – médiateurs – commissaires d’expositions… cuisiniers – cavistes. Comme le dit Joël Hubaut : « M & Y di Folco ce sont mes agents d’Agen toujours à jeun »… Bref, nous sommes Shiva !

*« Mon œuvre, dit Villeglé, s’est organisée sous l’égide du « Lacéré Anonyme »… cette notion d’anonymat m’a sauvé : car si j’avais produit moi-même des affiches ou des tableaux, j’en aurais fait un très calme le matin puis un autre expressionniste une heure plus tard. Or j’avais besoin, en tant qu’artiste, d’oublier mon identité et mes humeurs personnelles. Au moment où est apparue l’idée de « Lacéré Anonyme » j’ai su que j’avais trouvé l’idée générale. »
Dans son texte intitulé « Des réalités collectives » (septembre 58, revue GrâmmeS, n°2), il condamne le mythe de la création individuelle. Le génie collectif des lacérateurs d’affiches le dispense du moindre geste de création (sa devise n’est-elle pas « le ravir plutôt que le faire » !). Il n’empêche qu’il choisit « ses » affiches, leur format, qu’il décide de leur cadrage. Parfois, comme il le dit lui-même, il donne un « petit coup de pouce ».  

In : Jacques Villeglé La Comédie Urbaine, Centre Pompidou, 2008, dossier pédagogique, parcours exposition, paragraphe-2 : La Lettre Lacérée/Lacéré anonyme/l’effacement de l’artiste.

 

Publicités