Michèle & Yves di Folco / Atelier d'Aquitaine

Il préfère le pratique au sacré !

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Enfin le « D day », nous allons en découdre pour la dernière manœuvre avec « La Genèse » ! Mais auparavant, il est important de préciser que l’œuvre de la Genèse n’est réalisée qu’avec la moitié des panneaux raptés le 12 mai 1997. Il n’y a qu’une demie-station, le pilier central et tout le côté droit pour La Genèse. Le grand mur de gauche, lui, sera transformé en triptyque de 150 x 450 cm (3 x (150 cm x 150 cm) ) ayant pour sujet principal Johnny Halliday. D’ailleurs, c’est un autre morceau de Johnny de la même provenance qui servira au montage du tableau 190 x 170 cm avec le Pape (nous vous en parlerons quelques lignes plus loin). Quant au côté gauche de la façade de la station, il n’était pas exploitable, car il s’agissait de l’entrée du magasin et les diverses poignées et autres objets contendants ont rendu inexploitable le panneau d’affiches.

Ce samedi matin donc, en lisière de la forêt landaise, nous allons maroufler le travail entamé il y a deux mois. Pour ce faire, au vu de la taille des panneaux, nous demanderons l’aide de notre futur assistant (pendant le week-end, car ce dernier travaille en semaine). Nous commençons par étendre au sol le plus grand des morceaux, environ 5 mètres de long par deux mètres quatre-vingt de hauteur afin de le couper en deux, au format des châssis réalisés. Nous avions eu une discussion assez appuyée avec Villeglé en juillet lorsqu’il décida de couper ce grand panneau en deux morceaux. Pourquoi un tel sacrilège ? La réponse du « maître » (humour) est simple et pratique : cela permet de résoudre les problèmes de transport et de stockage. A l’énoncé de ces réponses incroyables, nous restons babas, car nous, habitués aux grands formats muséaux (Véronèse, Motherwell, David, Delacroix, Murakami, etc), pensions que les immenses tableaux confèrent un caractère exceptionnel aux œuvres. D’autant plus dans le contexte dans lequel nous évoluons, « le nouveau réalisme », mouvement ayant l’ambition d’être justement l’ambassadeur de la réalité des choses. Eh bien non ! Villeglé préfère le pratique au sacré ! C’est un nouveau choc, mais par la suite, nous nous confronterons de nouveau à lui sur le même sujet et souvent, nous imposerons notre choix de laisser l’œuvre dans son intégrité car nos réserves le permettront. Nous dédierons d’ailleurs à cet effet la totalité d’une ancienne étable où nous créerons une ouverture de 4 mètres de hauteur, pour de futurs chefs-d’œuvre. Pour l’heure, la réserve n’existe pas, et nous ne sommes qu’en phase d’apprentissage… et nous ne pouvons que signifier poliment à Villeglé notre profond désaccord.

Le panneau le plus grand fait donc 4,93 m de longueur par 2,80 m de hauteur ; nous le coupons donc en deux morceaux de 1,68 m et de 3,25 cm. Pour se faire, après avoir positionné l’immense morceau sur le plus grand des deux châssis, nous l’encollons au verso et l’appliquons sur la toile. Ensuite, délicatement, à l’aide d’une lame neuve de cutter, nous désolidarisons le plus petit bout restant que nous encollerons à son tour ultérieurement sur la toile du deuxième châssis. Manœuvre délicate, mais réussie avec brio, sous les conseils et l’œil vigilant de Villeglé.

Dans la foulée et en trois matinées, nous marouflons les autres panneaux d’affiches qui composent La Genèse. Nous sommes un week-end et un lundi. Nos enfants sont heureux de voir Villeglé fabriquer avec leurs parents cet immense tableau. C’est monumental pour eux, lorsqu’on ne mesure qu’un mètre cinquante tout est gigantesque, tout est démesuré. Ils ont les yeux qui brillent et découvrent que les déchets des uns font les trésors des autres. Collégialement, ils décident alors de faire eux aussi leurs propres tableaux afin de les exposer dans leurs chambres respectives ! C’est d’la balle ! Un vrai jeu d’enfants ! Forts de leurs observations lors des séances de lacérations de Villeglé, ils se sentent totalement autorisés à s’éclater eux aussi dans ce jeu de lacérations et de décroutages ! Quel bonheur de les voir pouffer de rire en se plongeant dans les couches d’affiches et en se montrant respectivement leurs découvertes. C’est à celui ou celle qui trouvera le morceau « le plus mieux » ! Pour des bambins de 9 et 10 ans, c’est « l’éclate parfaite », faire de l’art c’est d’abord s’amuser ! Beaucoup plus tard, Villeglé signera à chacun son tableau, pour leur plus grande fierté !

Toutes les après-midis seront consacrées au repos bien mérité, car pour Villeglé ces séances sont éprouvantes physiquement (son grand âge, les déplacements, le travail en extérieur, pas de pause-café, ni lecture du Monde etc). Le soir, longs dîners dans la cuisine du Marteret, car les nuits commencent à être fraîches et nous ne mangeons plus dehors que le midi, au soleil de l’automne qui s’annonce à grand pas. Et bien entendu, descente conviviale et continue de notre cave !

Dimanche matin, alors que nous encollions le panneau de deux mètres quarante de largeur par deux mètres soixante de hauteur, Alice, Quentin et Camille, s’amusent sur le tas d’affiches que nous avions déjà décroutées. Ils décryptent les morceaux, regardent les noms des groupes affichés et s’amusent à faire comme nous des cadrages. Lorsque soudain, ils s’esclaffent de rire en voyant sur une bande de papier apparaître le pape. Ils tirent dessus, la décroute maladroitement, comme ils peuvent, et nous rejoignent en rigolant avec leur trophée à la main.

Villeglé, voyant cela, comprend très vite le potentiel d’un tel morceau. Il s’agissait d’un long bout de décroutage, d’environ quatre mètres de long sur une oblique de soixante-dix à cent cinquante centimètres de hauteur. Nous pouvions voir dessus plusieurs affiches anarchistes montrant le pape. Sur trois d’entre elles, ce dernier fait un bras d’honneur avec une belle montre au poignet. Que faire de ce morceau ? Nous pensons que Villeglé va réduire le tout à la hauteur minimum et en faire une œuvre de quatre mètres de longueur sur soixante-dix centimètres de hauteur environ, ou bien qu’il va rajouter un déchet de papier et en faire une œuvre de maximum cent cinquante centimètres de hauteur. Que nenni !! Ce n’est ni l’une, ni l’autre, de ces solutions, il optera lors de sa prochaine venue pour une solution beaucoup plus productive : il nous fera couper le bandeau en deux morceaux (encore une fois !) pour en faire deux œuvres de 180 x 180 (pour le morceau de gauche) et 190 x 170 cm (pour le morceau de droite) en ajoutant des morceaux d’affiches en dessous de chacun de nos papes ! Cinquante ans de carrière, ça forme le choix, mais pas toujours comme on l’idéalisait, comme gardien du temple du concept du « Lacérateur Anonyme ». En cherchant nous trouverons dans le tas d’affiches, deux déchets : un morceau des Frères Misères et pour l’autre un morceau de Johnny Halliday. Sur nos conseils Villeglé les acceptera et les marouflera avec nous à Cauderoue. Il titrera les deux œuvres « colonne Morris St Caprais Agen, 23 Septembre 1997 », sans se poser la question d’où venaient les morceaux. Or, il s’avère que ces trois morceaux d’affiches proviennent du boulevard de la Liberté, captés sur l’immeuble désaffecté, le 12 mai 1997.

Photo de Camille et son trésor – 2 tableaux : Le Pape & Johnny, colonne Morris, cathédrale Saint Caprais, 23 septembre 1997, 180 X 180 cm / Le Pape & Les Frères Misères, colonne Morris, cathédrale St Caprais, Agen, 23 Septembre 1997 – Photo du déchet des Frères Misères avant montage final.

De plus, il n’y a eu aucun arrachage de colonne Morris à Agen en Septembre 1997. Quant à la colonne Morris place de la cathédrale Saint Caprais elle a été captée par nous deux en juillet 1997, après le départ de Villeglé. De ce captage, sortiront les œuvres suivantes : Sons of the desert, colonne Morris Saint-Caprais, Agen, juillet 1997, 255 x 330 cm et Mathieu, Anne et Steeve, colonne Morris Saint-Caprais, Agen, juillet 1997, 280 x 210 cm et d’autres petits formats provenant du décroutage de ces deux grandes œuvres. Il est impossible que ladite colonne qui a été pelée par nos soins en juillet puisse donner de telles épaisseurs d’affiches en septembre. Comme nous l’avions déjà expliqué pour le boulevard de la Liberté, il n’y a pratiquement pas de collage sur Agen ente juin et fin septembre. Toutes ces erreurs relèvent de la mauvaise gestion du secrétariat de Villeglé ou d’un manque de coordination entre lui et sa secrétaire, ou encore d’une hypermnésie très sélective !

Plus nous avançons dans notre apprentissage, plus nous comprenons que le dogme et la théorie n’ont rien à voir avec la pratique et ne sommes nullement déçus de cela. D’ailleurs, comme pour s’en excuser, Villeglé nous répète régulièrement « Nous nous donnons des règles pour mieux les contourner » et de rajouter : « Un grain de sable dans une belle machine ne peut lui faire que du bien ». Le concept du « Lacérateur Anonyme » lui permet, de temps en temps, de belles irrévérences sans pour autant être impliqué en qualité d’auteur. Les deux tableaux cités ci-dessus en sont bien la preuve et beaucoup d’autres suivront. Le hasard fait de belles choses, mais il a bon dos et de temps en temps, les gros coups de pouce lâches et non assumés font du bien. La subversion fait partie prenante du travail de Villeglé et de celui de notre Atelier commun en Aquitaine.

Pour autant, nous apprécions beaucoup l’homme, l’artiste, l’œuvre, et surtout sa façon de travailler avec nous ; en effet, nous sommes incapables de bosser « pour » mais seulement « avec » une personne ! Nous avons besoin d’un rapport intime et familier, d’une symbiose intellectuelle et évidente. Nous n’avons jamais été l’employé, le salarié, l’ouvrier, l’assistant de qui que ce soit, comme nous l’affirmons toujours : « notre liberté n’a pas de limite… et pour être libre, il faut être indépendant ! ».

Avec Villeglé, nous n’avons aucune contrainte, mais plutôt une grande liberté. Tout se fait dans le calme, la clairvoyance, le hasard objectif et sans jamais être dans l’urgence ou la cadence d’une usine ou d’un atelier voué au stakhanovisme… Son rythme très proche du nôtre (gens du Sud-Ouest) nous sied à merveille !

L’après-midi, nous nous rendons Boulevard de la Liberté, afin de réaliser quelques portraits de Villeglé devant la station-essence où a été capté « La Genèse ». Il désire se voir avec en fond des murs ravagés de lacérations bien plastiques. À notre arrivée, nous constatons, comme en juillet, qu’il n’y a pratiquement pas eu de collage pendant les mois d’août et début septembre. Seulement quelques feuilles de-ci, de-là, aucune épaisseur, rien à se mettre sous la dent. Cela ne dérange en rien Villeglé, car son objectif et sa seule motivation aujourd’hui sont avant tout d’avoir quelques bonnes photos de lui, comme s’il avait été présent le 12 mai 1997. Pour se faire, nous avons lacéré toutes les vitrines, puis Yves avec le « Mamiya 6×7 » de son père a pris toute une série de portraits (ces derniers seront publiés dans divers catalogues ou articles dans les années suivantes). C’était la première fois qu’Yves faisait des photos sur commande, et au vu du résultat, nous comprenons que nous pourrons très bien faire office de photographe. Dans l’année suivante, nous passerons à la photo numérique par souci économique et pratique. Nous pourrons mieux contrôler la chaine graphique de l’image jusqu’à l’impression. De plus, l’archivage se fera quotidiennement, simplement, et rapidement, sur nos ordinateurs. Nous ferons des dizaines de milliers de photos de l’aventure de l’Atelier d’Aquitaine et environ 2900 seront publiées dans divers catalogues et publications, concernant Villeglé ou notre atelier commun « l’Atelier d’Aquitaine ».

Sur toutes les photos faites ce jour-là, on voit bien le sol jonché de débris d’affiches, que nous ramasserons et jetterons au premier conteneur poubelle trouvé sur notre route du retour. C’est notre côté bon citoyen car nous laissons toujours les lieux plus propres après notre passage qu’à notre arrivée !

Le mardi 16 et le mercredi 17 septembre, nous avons passé la matinée à travailler le stock d’affiches récoltées. Villeglé nous apprend à ne pas trop intervenir sur les papiers décroutés (dans la mesure du possible), à lacérer les affiches vierges et à bien les cadrer plastiquement en fonction de certaines inscriptions, couleurs, ou d’esthétisme (« la recherche du nombre d’or », comme il nous l’explique en rigolant). Nous avions un champ de création extrêmement libre qui nous a permis de nous révéler complètement à ses yeux (il a très rapidement remarqué nos qualités et très pertinemment en a abusé constamment par la suite jusqu’en 2012).

Il nous a encouragé à travailler dans un esprit ouvert. En optimisant le hasard objectif et surtout en laissant notre subjectivité créatrice s’exprimer, sans pour autant être phagocytée par une pensée élaborée qui pourrait annihiler l’instinct sauvage de la création nécessaire à la réalisation d’une affiche lacérée. Souvent, il faut se lancer sur une première lacération sans se poser de question, faire un choix rapide de l’endroit où l’on démarre puis fignoler l’œuvre avec des retouches judicieuses au cadrage et surtout au marouflage.

Pendant ces deux journées, nous marouflons plusieurs tableaux sur des châssis fabriqués à base des chutes de la genèse, certains d’entre eux seront présentés comme il est dit dans le courrier à la librairie Mollat de Bordeaux. Le soir du mercredi, nous ferons un repas au Marteret où nous inviterons quelques amis et nous continuerons à détruire notre cave dans la joie et l’allégresse. Ce soir là, Villeglé se ramassera sa première grosse pistache au Marteret !

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