Ô flots abracadabrantesques… !

18 septembre au matin, Yves, Marie Albet, son compagnon ainsi que Villeglé partent pour le vernissage de la petite exposition consacrée aux affichistes (Hains, Rotella, Dufrêne, Villeglé). Dès leur arrivée, ils sont accueillis par l’amie de Villeglé qui les avait rejoints par le train de Paris. L’artiste leur fait une visite rapide de l’exposition commentée et pimentée de quelques ressentis personnels (de l’époque de la création des tableaux). Outre les œuvres de Villeglé,  ils ont pu admirer aussi celles de ses confrères Rotella, Dufrêne et Raymond Hains. Ils avaient sous les yeux des œuvres des quatre affichistes issus du mouvement « Nouveaux-Réalistes ».

Le vernissage est très convivial et sont présents en plus de Villeglé, Ginette Dufrêne (épouse de François) et Raymond Hains, qui comme à son habitude arrivera avec une heure minimum de retard ! Ginette Dufrêne et Villeglé font patienter les invités avec un débat/discours en toute simplicité. Raymond Hains les rejoint à la toute fin de cet échange en s’accaparant aussitôt le micro et en se lançant dans une interminable logorrhée totalement fractale et déjantée. Nous découvrons pour la première fois Raymond et son univers ! Comment vous le décrire : pas très grand, avec couronne de chauve, rond, sourire en demie lune (le même que Louis de Funès dont il était le portrait craché dans sa jeunesse) et les sourcils broussailleux ! Il s’exprime les yeux fermés comme pour mieux s’entendre, et donne régulièrement du « cher ami » ! Il se fiche complètement de son interlocuteur et ne lui laisse pas en placer une ! Le voilà donc parti dans son monde, son univers rhizomique et « pété », il parle, parle et parle encore et encore jusqu’à ce que toute l’assemblée saoulée de paroles d’un commun accord se jette vers le buffet… Raymond a continué seul pendant encore quelques minutes puis s’est dirigé vers les dessertes remplies !

vallauris-18-09-1997

Dans la foulée, nous partons en meute affamée nous restaurer dans une brasserie de Vallauris. Nous sommes nombreux, bruyants, indisciplinés, répartis sur toutes les tables du restaurant et notre Raymond picore dans toutes les mangeoires comme un coq dans une basse-cour. C’est lors de ce dîner qu’Yves va faire la connaissance de Raymond, et nous disons bien Raymond car ce dernier, à la différence de Villeglé, nous a demandé de l’appeler par son prénom. D’ailleurs, tout le monde le prénomme « (H)ainsi », à l’instar de Villeglé qui lui se fait appeler indifféremment Villeglé ou Jacques suivant le degré d’intimité ou d’insolence. Nous, nous ne l’avons appelé Jacques qu’à partir de l’exposition du Confort Moderne en avril 1999. Pas par distance, ni méfiance, mais par respect pour l’artiste et l’homme de 71 ans.

Revenons à Raymond, le contact entre Yves et lui est immédiat. Il a devant lui un puits de savoir le tout consigné dans un récit doté d’une incohérence inouïe, un désordre purement « Hainsien », ni plus ni moins qu’un tohu-bohu à vous donner le vertige, un chaos dans l’abîme. Tout le long du repas, Yves le regarde et l’écoute, essayant de cacher ses carences, mais avec Raymond, aucun problème, il suffit juste de dire oui ou non et de temps en temps, quand c’est possible, d’avoir un peu de répartie… mais il ne faut pas frimer !  Par la suite, nous comprendrons que très peu de gens sont capables de le suivre sans jamais décrocher (Villeglé faisait parti de ceux-là, car ils ne se sont jamais quittés depuis 1945, date de leur première rencontre à Nantes). Raymond était un cerveau ambulant… Un cortex fou, pris dans une espèce de vortex abyssal, littéraire et poétique, le tout contenu dans une boite crânienne apparemment humaine !

raymond-hains

Le dîner terminé, le restaurant fermé et tous les invités partis… Seuls, restent sur la place du village à discuter avec Raymond (accompagné d’un ami architecte faisant office de chauffeur), Yves et ses deux amis. Villeglé, estimant avoir assez discuté avec ce dernier pendant le repas, les « plante » littéralement, en s’esquivant discrètement vers son hôtel. De minuit jusqu’à plus de trois heures du matin, Raymond en très grande forme, leur tient la chandelle avec ses voyages « de dedans sa tête ». Il tourne et tourne autour de Yves en lui parlant, le saoulant d’anecdotes et de calembours dont ce dernier ne perçoit qu’à peine un début de pertinence par faute de connaissances artistiques, philosophiques et littéraires suffisantes. C’était effrayant et drôle à la fois, voir cet homme déverser ses flots de savoirs sans jamais se soucier si son auditoire le suit ou pas. C’était une confusion totale, une perturbation à géométrie variable, un grand désordre organisé, un embrouillement ubuesque, une dérive démentielle dans la lignée de la dérive situationniste de Ralph Rumney ou de Nadja d’André Breton. Par la suite nous rencontrerons un autre artiste aussi singulier, mais plutôt, fractal, épidémique et rhizomique, une théorie vivante de Deleuze et Guattari, nous parlons de Joël Hubaut et de son Œuvre.

En plein milieu du délire, l’ami architecte de Raymond, n’en pouvant plus est allé chercher sa voiture et voyant que celui-ci ne décrochait toujours pas, s’est mis à le pousser délicatement avec l’arrière de celle-ci afin de lui signifier qu’il désirait ardemment rentrer. Raymond imperturbable se dégage sur le côté, et continue inlassablement sa faconde en laissant son ami s’endormir au volant !! Lorsqu’enfin, il décide suite aux suppliques de Yves de partir se coucher, il se dirige dans la direction opposée à la voiture en dodelinant de la tête, à petits pas, dans une rue inconnue de lui et de ses auditeurs. Voyant cela, Yves réveille aussitôt l’ami/chauffeur qui complètement groggy s’empresse de lui courir après afin de le ramener à son véhicule. Pour une première rencontre, elle a été incroyablement drôle et surtout inoubliable. Nous retrouverons Raymond plusieurs fois dans notre récit, car dans les années à venir, chacune de nos rencontres donnera lieu à des anecdotes pouvant paraître abracadabrantesques mais pourtant bien réelles, comme celle que venait de vivre Yves ce soir-là. Chaque rencontre faisant toujours état de divagations géniales, chaotiques, irrationnelles et perturbantes de Raymond ! Oui… Du Rimbaud dans Le cœur supplicié appelé aussi le cœur du Pitre : « …Ô flots abracadabrantesques… ». Passant ainsi des flots au flow monocorde de Raymond ! Bref, ce soir là, Yves n’a rejoint sa chambre que vers 3h30 du matin !

Le lendemain ou plutôt trois heures trente plus tard. Départ pour tout le monde en direction de Bordeaux, où a lieu à 18h le vernissage de Villeglé à la Librairie Mollat. Nous avions décroché, grâce à un ami, Dominique Dussol (Professeur d’histoire de l’Art à Pau, écrivain et rédacteur en chef du journal aquitain « Le Festin »), une petite exposition consacrée à l’écriture socio-politique de Villeglé. Notre deuxième exposition obtenue pour cette année (1997), car il y a eu aussi Thouars dans les Deux-Sèvres que nous avons cité plus en avant.

Le timing pour rejoindre Bordeaux est tellement juste que le déjeuner est frugal, juste un en-cas rapide et une bière prise dans un restaurant d’autoroute, le tout à la volée.

Comment décrire Bordeaux : une ville aux quais interminables avec des façades blanches et austères. Ville enrichie par le vin et son passé de la traite atlantique et du commerce triangulaire, pour ne pas dire du commerce de négrier. Elle est belle, claire, riche,  mais hostile aux étrangers. Dans le Sud-Ouest, nous l’appelons « la capitale de la province », terme péjoratif pour des croquants, des pedzouilles comme nous. Aller à la capitale ou à Bordeaux, c’est du pareil au même, nous sentons bien que nous ne sommes pas chez nous mais bien chez eux !

Vernissage dans la plus grande librairie de Bordeaux, peu de monde mais beaucoup de mondanité et d’affèteries,  pratiquement rien à boire et surtout on s’ennuie à  mourir en pensant au vernissage de la veille avec la bande de copains artistes. Nous sommes bien loin des gens du Sud-Est, bruyants, généreux et heureux de vivre. Pour autant, Villeglé reste toujours le même. Malgré la fatigue, il est affable, courtois et avenant. Il présente sur les murs quelques dessins et lithographies et, dans des vitrines, quelques documents manuscrits et livres. Dîner saturnien pris au café des Arts (brasserie incontournable bordelaise), fort heureusement enrichi par le brouillage et les délires décomplexés d’Yves ! Ensuite, très tard dans la nuit, retour au Marteret  pour un court repos bien mérité après ces deux derniers jours sur les routes du sud de la France.

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