« Soyons réalistes, exigeons l’impossible »

Le 23 juillet 1997 dès potron-minet, enfin… vers 9h, petit déjeuner à l’ombre des tilleuls en profitant de l’air encore frais de la nuit campagnarde (à deux pas des deux superbes magnolias centenaires en fleurs et odorants). Le petit déjeuner Villegléen est simple et spartiate : il vous faut une bonne pomme (de la variété que vous voulez), un morceau de fromage à pâte (genre Comté ou Tome des Pyrénées), un bout de pain et un café noir. Tous les matins, il pelle sa pomme et la mange au couteau, il se coupe quelques petites lichettes de fromage accompagnées de petits bouts de pain et pour conclure, un café noir sans sucre. Villeglé ne mange pas, il picore. Pour les autres invités, café, jus d’orange, pain, confitures maison et pour nous, thé fruité de chez Mariages Frères et fruits. Nous profitons de ces moments calmes pour faire un léger point sur la veille et surtout pour organiser notre journée débutante. Voilà comment toutes les journées au sein de l’Atelier d’Aquitaine commencent. C’est donc dans un état d’esprit extrêmement léger et fortement décomplexé que nous abordons notre deuxième journée de travail avec l’artiste. Grace aux évènements de la veille et suite à notre analyse logique de ce que nous avions vécu, nous avons compris que nous n’avions rien compris, et c’était donc pour cela que nous avions tout compris… Bref, c’était nos tous premiers pas dans « la clarté dans la confusion » ! Nous étions en état d’ébullition complet, nous jubilions de bonheur car nous pressentions dès lors que notre futur avait de l’avenir et que du travail il y en aurait pour quelques jours !

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Notre premier objectif a été de vérifier les tas d’affiches que nous avons récoltées en mai et juin, afin d’en déterminer leur potentiel (le reste de la journée sera conditionné par ce premier tri). 10h : début des hostilités, nous sortons les immenses placards d’affiches des mois précédents et notamment un placard rapté place Armand Fallières à Agen (environ 2,50 x 3,90 m). Le panneau est très, très, très épais et comme d’habitude pas lacéré, ce qui implique d’entrée une intervention brutale et violente. Villeglé tourne et retourne autour de cette immense surface d’affiches en balançant ses bras écartés le long de son corps. Sa démarche chaloupée doublée de son ombre nous fait sourire car elle est comme celle d’un vieux cow-boy prêt à dégainer, il n’y manque juste que la mélodie d’un harmonica à la Ennio Morricone. Nous étions en plein film de Sergio Léone, soleil et chaleur, intensité et concentration, violence et légèreté, laideur et beauté !!

Un constat s’impose instantanément à Villeglé, le poids de l’ensemble ne sera pas gérable lors du marouflage. Il faut désépaissir le tout en désolidarisant une strate d’affiches de cet immense panneau. Nous appellerons plus tard cette phase de travail le « décroûtage ». Après avoir déterminé l’épaisseur du paquet que nous allions enlever, sur les conseils de Villeglé, nous nous alignons tous les trois (Isabelle et nous) sur le plus petit côté du panneau et commençons tant bien que mal à décroûter. Villeglé nous observe, nous dirige : un chef d’orchestre dans toute sa splendeur (directif et précis, tout en nous apprenant les gestes sûrs et techniques). Dès que les premiers centimètres sont levés, nous enfonçons nos six pieds dans le mille-feuille, entre deux couches d’affiches tout en maintenant fermement la couche inférieure plaquée au sol. Nous empoignons vigoureusement la couche supérieure pour l’arracher. Là, nous sommes obligés de nous « arracher » nous aussi ! Lever les bras violemment en tirant le plus longtemps et le plus haut possible pour avancer le plus loin dans la longueur du panneau. A ce stade du travail, trois options sont possibles : soit nous pouvons finir le décroûtage en tirant le panneau par devant, soit il nous faut recommencer la même manœuvre en pliant l’affiche sur elle-même, soit il faut intervenir des deux côtés c’est-à-dire tirer le panneau par devant et tenter en même temps de le décoller à l’endroit même de la résistance du papier. Bonjour les lombaires et les tours de dos assassins ! Malgré cela, aucune souffrance, aucun labeur éreintant, bien au contraire, c’est jubilatoire, festif et surprenant. La création se fait dans la surprise du hasard objectif, dans une totale improvisation contrôlée et conceptuellement anarchique. Oui, c’est une forme d’anarchie, de chaos constructif et rigoureux. C’est un oxymore !

En se déchirant, les couches successives de papier s’arrachent les unes des autres dans une multitude de craquements graves et secs. Enfin le panneau supérieur rompt, laissant apparaître entièrement la couche inférieure et tous les stigmates du violent décroûtage que nous venons d’opérer : une myriade de petits bouts d’affiches arrachées (et non lacérées) comme un immense puzzle tout décomposé et qu’il serait bien évidemment absolument impossible de réaménager. Des petits bouts de mots, de slogans, de programmations, de dates amputées, de noms de communes tronquées, de superpositions de couleurs, enfin bref des petits bouts de petits bouts, rien que des petits bouts… mais pas de saignée sauvage dans le papier, pas de scarification dans l’épaisseur, pas de tranchée béante. La plastique d’une affiche décroutée n’a vraiment rien à voir avec celle d’une affiche lacérée.

Aussitôt, comme irrésistiblement attiré, sous l’impulsion de Villeglé nous nous mettons tous ensemble à l’arrachage des morceaux de papier qui se détachent ostentatoirement (mal collés et flottants). C’est comme une addiction, un désir incontrôlable d’arracher, d’écorcher, d’effeuiller, d’épiler, d’ôter ces bouts de papiers rebelles et si fragiles. Certains autres, au gré de nos humeurs, sont sauvés de ce nettoyage grâce à une couleur, à une architecture ou un agencement, à un mot tronqué, au détail d’une lettre, d’une image ou d’une photo, d’un œil, d’une bouche. Ils seront alors mieux collés lors du marouflage. Au bout d’environ une demi-heure, le dédoublage, le nettoyage de l’affiche étant terminé, Villeglé le trouvant parfait dans sa globalité, décide que cette future œuvre mérite d’être entièrement conservée dans ses proportions imposantes. Pour clôturer l’intervention, Villeglé et Isabelle prennent les dimensions de « Les dessous de la place Armand Fallières », environ 242 cm de hauteur, sur 385 de largeur. La colonne Morris dans sa globalité, pas de cadrage, un brut de décoffrage, simple et efficace. Pendant ce temps-là, nous comprenons aussitôt le gros problème qui nous arrive : comment faire pour le châssis ? Et surtout à de telles dimensions ! Eh oui, la folie continue, pas de petites œuvres pour des salons bourgeois et cossus, directement les formats muséaux. Comme le disait le Ché « Soyons réalistes, exigeons l’impossible », pas de limite, pas de contrainte, s’il faut le faire, nous le ferons. D’ailleurs, cet état d’esprit, nous l’avons développé et en avons fait notre carte de visite et aussi notre devise : « L’art c’est notre liberté et notre liberté n’a pas de limite ».

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Au premier plan, la  future œuvre « les dessous de la place Armand Fallières » décroutée.  Debout, posée contre le mur, la première couche de la place Armand Fallières et derrière contre l’escalier, la colonne Jasmin (qui donnera la plus grande œuvre sortie de l’Atelier d’Aquitaine « Moon Révolution »). Toutes deux sans aucune lacération, comme nous les avions arrachées avec Cédric Bordes et un assistant en juin 1997.

Revenons au problème du châssis, comment faire vite et efficace ? Alain Zagni, ébéniste à Lavardac (commune située à 10 kilomètres du Marteret), voila notre solution, c’est l’homme idéal pour notre situation compliquée. Nous lui téléphonons et prenons rendez-vous dans l’après midi tout en lui indiquant que sa journée du lendemain est foutue sans plus nous étendre sur le sujet. Il a l’habitude de nos folies et pour être franc il aime bien nos arrivées intempestives dans son univers calme et magique.

11h30, Michèle comme tous les jours lors des venues de Villeglé descendra à Nérac acheter Le monde de la veille (sa parution est toujours à 13h sur Paris et donc en province le lendemain. Ce qui fait que pour nous provinciaux, le Monde est le journal de la veille aux nouvelles pas fraîches) ainsi que quelques courses. Pendant la préparation du repas, Villeglé lit son journal en grignotant un petit gâteau breton (nous achetions toujours quelques gâteaux secs en guise de coupe-faim) afin de ne pas trop le dépayser. Oui, nous avions oublié de préciser que Villeglé est né breton, dans la « Bretonnie », un pur souche de la énième génération (de mémoire sa lignée remonte au XIVème siècle).

Repas pris et sieste obligée, nous nous rendons chez notre ami ébéniste. Le lieu est vaste, poussiéreux (comment faire autrement dans un atelier d’ébéniste), rempli de machines aux noms barbares (dégau-raboteuse, toupie, scies en tous genres, ponceuses, etc), de vieux meubles, de chaises empilées les unes sur les autres, et en son milieu trône un homme de 49 ans, 1,65 m, le sourire aux lèvres et l’accueil généreux. Après avoir fait les présentations, et avoir expliqué à Alain que le petit homme situé devant lui était un grand artiste, nous sommes rentrés directement dans le vif du sujet, « Alain il faut que tu nous fasses un châssis de 2,32 x 3,75 m et cela, pour demain soir ». Il a été étonné et comme à son habitude, il nous a dit Oui. Cet homme sera un des maillons principaux de notre Atelier, car non seulement il va nous dépanner au début mais ensuite il nous apprendra à faire nos châssis nous-même et nous prêtera son atelier afin de les réaliser. Eh oui, nous sommes incapables de payer des châssis sur mesure en quantité énorme (873 œuvres sortiront de l’Atelier d’Aquitaine). Alain nous indique où acheter le bois et nous précise que nous devons lui livrer le tout avant demain matin 08h.

Le reste de la journée est voué au repos, à la lecture, aux discussions et comme d’habitude un dîner sous les tilleuls avec poursuite de la destruction systématique et concrète de notre cave !

 

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De Mahé à Mathieu !

Lundi 21 juillet 1997, par une journée de grosse chaleur, arrive en gare d’Agen par le Paris Bordeaux Toulouse, Jacques Marie Bertrand Mahé de la Villeglé, dit Villeglé. Petit homme sec et dynamique de 71 ans, portant un chapeau cachant une calvitie très prononcée avec quelques cheveux rebelles dans la nuque, habillé simplement d’un pantalon de toile blanche et d’une chemisette vichy blanche et bleue, mocassins aux pieds, imperméable d’été tout fripé sur l’épaule et en bandoulière une valise de toile légère dont dépasse d’une poche extérieure le journal « le Monde », édition de la veille. Voilà l’artiste dans toute sa simplicité, rien d’excentrique, bien au contraire, anodin et passe partout !

 Dés son arrivée au Marteret, nous l’installons lui et une de ses amies qui l’accompagnait dans les chambres de nos enfants. A cette époque, nous ne disposions que de trois petites chambres spartiates, propres, claires et agréables. Chance pour nous, nos deux garçons, chanteurs dans une manécanterie, étaient en tournée dans toute la France (ils ont chanté dans cette formation pendant 8 ans et ont même fait des tournées aux USA, au Mexique, à St Domingue, en Thailande, etc). Notre fille Alice est présente, ayant du écourter un séjour dans les Pyrénées pour cause de rougeole. Elle dormira pendant tout le séjour de Villeglé dans un lit de camp installé dans notre chambre/bureau. Oui, notre chambre était aussi notre bureau, car il y avait deux pièces sans porte et nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Tout notre argent, y compris la retraite de gendarme de Yves, partait dans notre passion sans pour autant nous empêcher de bien nous occuper de nos enfants…Evidemment !

Une fois l’installation faite, sans ménagement, nous entrons directement dans le vif de la venue de Villeglé au Marteret. Aidé de Isabelle Schneider (Artiste en résidence au Marteret), nous lui présentons le fruit de nos récoltes des mois passés, tout en lui proposant de nous mettre au travail que le lendemain matin de bonne heure (cela veut dire chez nous 10h et par chance, c’est l’heure qu’il pratiquait depuis des années). La fin de cette première journée se passe au calme, à l’abri de la chaleur en nous désaltérant le plus possible sous la tonnelle des deux tilleuls situés côté garenne du domaine. En effet dans la plupart des grandes demeures du sud-ouest, les garennes sont orientées est/ouest (l’est donnant le soleil au levant et l’ombre au couchant). Cela permet de ne pas trop souffrir des chaleurs d’été. La maison de la fin du XVIème siècle possède aussi des murs de plus de 80 cm de pierres voir même 2,50 m coté salon (ancien chais). Au plus chaud de l’été, nous avons du 23/24° et couramment du 21/22° à l’intérieur de la bâtisse. Point de ventilateur et autres installations modernes et barbares faisant un bruit de souffle continu, qui puisse troubler la quiétude du pays du bon vivre et du bien être. Ici, comme dans l’invitation au voyage de Baudelaire, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

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Le soir, repas frugal, légumes frais (frais et frais !) et fruits de saisons, le tout arrosé d’un grand cru bordelais, un château Branne Cantenac 1985. Grande discussion sur l’Art et sa petite histoire, nous écoutions avides notre invité nous raconter ses soirées avec son ami de toujours Raymond Hains. Comment ils avaient travaillé au début ensemble et comment ils s’étaient quittés. Comment ils arrivaient à eux deux à boire en une nuit (entre 19h et 9h du matin) 9 bouteilles de vin et n’avoir aucune gueule de bois le lendemain. Pendant ce repas, nous avions compris que pour travailler avec Villeglé, il nous fallait faire le deuil de notre début de cave (adieu la cinquantaine de grands crus bordelais acquis en quelques années). Lors de ce premier repas, nous découvrons que Villeglé n’est pas un gourmand, mais un gourmet. Les plats raffinés lui vont à ravir et les habitudes culinaires du Marteret lui conviennent parfaitement. Pendant les 16 années où nous avons travaillé ensemble, les règles étaient simples, de la bonne nourriture bien cuisinée et surtout de bonnes bouteilles à boire sans retenue. Notre invité pouvait à lui seul engloutir en une soirée une à deux bouteilles de très bons vins et exceptionnellement plus. Sa préférence va pratiquement toujours vers le Bordeaux ce qui n’était pas pour nous déplaire, bien au contraire !

Ce soir-là, pour la première fois, Villeglé finira le verre de vin de Yves, car des deux bouteilles de Branne Cantenac ouvertes, il ne restait plus que les cadavres. Voyant cela, il s’est rabattu sans vergogne sur le verre plein qui se trouvait à coté de lui avec la plus belle élégance et décontraction du voleur qui se moque bien de ce que les gens peuvent en penser. Ce geste simple deviendra une habitude au sein de l’Atelier et Yves lors de tous ses repas (au Marteret comme à l’extérieur) fera toujours en sorte de laisser la moitié de son verre de vin afin d’achever la soif de son ami. Quand il n’y en a plus ni dans la bouteille ni dans le verre, il y en a encore dans celui d’Yves ! Par la suite, lors des trois prochaines venues de Villeglé, notre cave et nos ambitions d’en créer une se sont envolés. Nous n’achèterons plus le vin que la veille de son arrivée en espérant en avoir assez jusqu’à sont départ…sic. Nous tenons à préciser un fait car vous pourriez mal interpréter ce que nous affirmons, Villeglé n’est que très rarement saoul, il possède en effet une capacité folle à boire tout en gardant toujours sa tête, son humour et son élégance. De plus, à notre grand étonnement, les lendemains, il se souvenait de tout (même lorsque qu’il était saoul comme un breton). Jacques Marie Bertrand Mahé de la Villeglé est hypermnésique. Oui, un vrai, possédant une mémoire phénoménale, comme rarement nous en avons rencontré. Capable de vous décrire dans le moindre détail un rendez-vous ou une rencontre impromptue (de qui était présent, aux tenues vestimentaires, des sujets de conversation ou encore de ce qu’il avait mangé ou bu etc).

Au matin du 22 juillet 1997, frais comme une rose, après un bon petit déjeuner, alors que nous nous préparions à travailler sur « l’agenaise », nous apprenons que l’assistant qui devait venir nous aider ne sera pas là, car sa compagne Marie Albet était en train de donner naissance à une petite fille (cette dernière, Louise deviendra la mascotte de l’Atelier d’Aquitaine). Cette date, le 22 juillet 1997 est inscrite dans tous les livres et toutes les biographies de Villeglé (entre 1999, jusqu’au moment où il se censurera et révisera sa propre histoire, notre propre histoire, l’histoire de l’Atelier d’Aquitaine, en tentant de le faire disparaître). A tout problème, il y a solution et heureusement, Isabelle Schneider (qui accepte de le remplacer pendant tout le séjour de Villeglé) et nous-mêmes assureront le travail bien au-dessus des espérances de Villeglé.

 Première chose : prendre une brouette et les panneaux un par un (car ils sont très lourds, environs 30 kilos pour chacun des deux plus grands) et les transporter dans la cour coté ouest, c’est-à-dire au couchant du soleil. Seul endroit protégé de la canicule jusqu’à 13h et permettant de travailler une surface d’affiche de plus de 9 mètres de long par environ 2,70m de haut, en dehors de la prairie. Une fois déroulés sous les fenêtres de notre chambre, les panneaux disposés dans l’ordre d’arrachage, nous assistons à un ballet surprenant. Villeglé tourne et retourne devant les affiches, regarde, prend le temps de bien réfléchir et se demande où commencer. Il faut dire que l’ensemble n’est pas très intéressant… Sur la partie supérieure des deux grands morceaux, il y a une grande frise en continu d’affiches de Steve Colman et sur la partie basse, la même chose faite d’affiches de Mr Eddy en tournée (à cette époque, Eddy Mitchell était en tournée dans toute la France). Seules se différencient, au milieu de ses accumulations, deux affiches côte-à-côte du groupe No One Is Innocent et une de la Malka Family. Pour parfaire le tableau que nous avions devant nos yeux, trois petits panneaux (deux de 60 cm de largeur et un de 40 cm). Deux sont composés d’affiches des groupes Louise attaque et Bâton Rouge ; pour le troisième une suite de numéros de téléphone. Le tout en parfait état et bien collé et bien sec (vue la température ambiante). Par contre, ce qui intéressait le plus Villeglé, c’était les épaisseurs incroyables de chaque panneau : il y avait plusieurs mois, voir des années de collages (facilement 15 bons centimètres d’affiches les unes sur les autres). Nous n’avions pas anticipé ce qui allait se passer dans les minutes qui suivront. Nous parlons de minutes et non d’heures !

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 Le déclic arrive et Villeglé prend la décision de pratiquer en tout premier lieu une grande lacération dans le plus grand des deux panneaux (panneau de plus de 4m50 de large). Il commence à œuvrer entre deux affiches de Steve Colman et… L’épaisseur et la résistance des affiches est telle qu’il s’arrête, et demande à Yves de prendre la suite des opérations car un panneau aussi épais demande une grande force physique et une énergie débordante pour obtenir une lacération parfaite et d’un seul trait.

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Ensuite aidé de Isabelle et Michèle, il en pratiquera un peu partout dans l’œuvre afin de l’équilibrer. Nous avions devant les yeux un ballet surprenant et au demeurant très intéressant : voir cet homme de 71 ans créer avec nous une œuvre de cette dimension, c’était un privilège, un luxe, un grand bonheur. Nous étions comme des gamins ! Les yeux grands ouverts, nous retenions toutes les leçons, nous étions de vraies éponges. Yves se remémorait un reportage vu dans son enfance de Georges Mathieu peignant comme un furieux un immense tableau. C’était la même chose : des gestes précis et une bonne connaissance du matériau, ainsi qu’un sens inné des proportions et de la plasticité des choses. C’est fort et excitant ! Exactement ce pourquoi nous avons quitté le milieu des marchands et des clients, voilà pourquoi notre vie sera vouée à l’Art et à la création.

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 A la fin du travail, juste avant d’aller déjeuner, nous avons eu droit à notre première démonstration frondeuse de Villeglé. Alors que Michèle manœuvrait notre voiture, il s’était empressé de la guider dans une manœuvre en marche arrière avec peu de visibilité. C’était plutôt sympathique de sa part et galant à la fois, si ce n’est que ce dernier a fait en sorte que la voiture se retrouve garée sur l’œuvre terminée. Oui, notre belle BX rouge trônait sur un des panneaux du futur chef d’œuvre (il faut à ce stade de la narration vous préciser que cette œuvre sera achetée par le Fond National d’Art Contemporain (l’état) entre 1999 et 2000 !). Voyant cela, Yves se met en colère devant cet irrespect artistique (encore quelques relents de l’esprit de la maréchaussée, sérieux et respectueux des us et coutumes en tous genres) pendant qu’un large sourire se dessine sur le visage de Michèle lorsqu’elle découvre la situation incongrue et hilarante. Elle adore les empêcheurs de tourner en rond, les grains de sables qui coincent la machine parfaite, et bonheur Villeglé est à lui tout seul un concentré de tout cela. Ce personnage est un esprit rebelle, iconoclaste et casseur de mythe. Il venait de nous donner notre première leçon de liberté artistique, cela se reproduira plusieurs fois et toujours dans la surprise totale. « Nous nous donnons des règles, c’est pour les contourner » : voilà sa phrase favorite pour résumer son éthique. Nous la retiendrons et la ferons nôtre tout le temps que nous travaillerons ensemble !

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 Dans l’après-midi, avant de ranger « La Genèse » dans le garage, nous ferons quelques photos afin d’immortaliser notre première journée de travail. Etaient présents cette après-midi-là : Villeglé et son amie, Pierre di Folco, Isabelle Schneider, Alice notre fille et nous deux. La genèse était quasi prête pour l’opération suivante, le marouflage aura lieu lors de la deuxième venue de l’artiste en septembre de la même année. Cela engendrera de nouvelles surprises !

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 Le soir, repas plus conséquent que la veille… Et poursuite de l’extermination de notre cave !

La genèse de l’agenaise « La Genèse » !

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Camille, Quentin, Alice

Le 09 avril 1997 en début de soirée, revenant au Marteret en compagnie de Camille (notre fils ainé), celui-ci s’exclame en regardant par la fenêtre de la voiture, « Regardes un Villeglé ! ». Nous venions de passer devant une grande porte cochère à double vantaux d’un immeuble en ruine quai de Lusignan à Nérac. C’est le début d’une histoire… Le début de l’histoire de l’Atelier d’Aquitaine !

À cette époque, nous étions en plein travail d’éditions sur le livre Carrefour Politique sur Villeglé (thématique affiches politiques). Camille, enfant de 10 ans aux yeux grands ouverts et avide d’apprendre, a aussitôt fait le rapprochement entre ce qu’il voyait au quotidien chez lui (ne pas oublier que nous avions déjà acquis « rue Léon Jost » qui trônait fièrement dans le salon) et ce qu’il avait devant les yeux ce soir-là. À sa demande expresse, nous nous arrêtons et les arrachons. Il y aura trois placards d’affiches captés ce soir-là (2 « quai de Lusigan » et 1 « place de la liberté et des droits de l‘homme » situé à quelques centaines de mètres plus loin toujours sur notre parcours).

Une erreur dans le catalogue raisonné de Villeglé a été commise : un des panneaux du « quai de Lusignan » a été référencé « place des droits de l’homme ». L’erreur est vérifiable, car les deux futurs tableaux ont pratiquement la même taille et correspondent aux deux vantaux de la porte cochère. Passons ce détail technique et résumons : nous récupérons au total ce soir-là trois beaux placards d’affiches, non lacérés mais bien fournis en affiches. Plus machistes, vous ne pouvez faire mieux, car se retrouvent côte à côte, les cœurs de l’armée rouge, des strip-teaseurs masculins (body boys), une publicité pour le Dandy (boîte de nuit agenaise) et en clôture le portrait de Philippe De Villiers qui devait être en campagne contre je ne sais quoi, je ne sais qui : l’Europe, l’immigration, l’insécurité, voir même le mariage pour tous, l’avortement, etc. !

Dans les jours qui suivirent, avec Camille, nous nous sommes amusés à faire quelques lacérations dessus, timidement certes, car nous n’avions aucune technique et aucune ambition créatrice. Juste par jeux et pour rendre heureux un gamin de 10 ans. Quelques jours plus tard, au moment de partir pour travailler sur Paris, Camille nous demande de porter à Villeglé nos découvertes néracaises. Par gentillesse et sans conviction, nous lui promettons de les lui remettre, tout en nous disant en notre for intérieur que celui-ci les jetterait à la première occasion venue. Nous en étions encore aux écrits de Villeglé et à son concept fondamental du « Lacéré anonyme ». À notre arrivée, il prend nos affiches, les dépose derrière un canapé sans aucune remarque ni la moindre émotion (Villeglé est un apathique, dixit lui même). Il nous propose de passer directement au travail afin d’avancer sur le projet d’édition de l’ouvrage « Carrefour Politique ». Une quinzaine de jours plus tard, de retour chez lui dans son atelier, il nous redonne trois affiches marouflées sur toile et non montées sur châssis, faute d’argent, en nous disant : « Voilà le travail de votre fils ». Nous étions stupéfaits de revoir les affiches néracaises devenues œuvres d’art. Mais surtout, nous venions de constater, que celles-ci avaient été énormément lacérées et ne ressemblaient absolument en rien aux affiches que nous avions apportées. Les nôtres étaient légèrement lacérées. Paradoxalement les affiches marouflées de Villeglé étaient conceptuellement augmentées d’arrachages sauvagement plastiques ! Nous étions complètement ahuris du constat que nous étions obligés de faire…

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© Photographies Michèle & Yves di Folco

La genèse de l’agenaise « La Genèse » !

Suite à nos rendez-vous parisiens, dès le mois de mai, le 12 pour être exact, nous arrachons sur les vitrines d’un ancien garage automobile un immense panneau d’affichage sauvage. Des années et des années d’affiches collées les unes sur les autres, sur plus de 9 mètres de long, réparties en six morceaux : trois grands (panneaux vitrines) et trois petits (colonnes de bétons), tous en parfait état, sans aucune lacération. Nous étions « boulevard de la liberté » à Agen, boulevard très fréquenté par les automobilistes en partance pour le sud du Lot-et-Garonne et l’Espagne. Pour parfaire la situation, il était situé en face de la gendarmerie (où sont rassemblés plus d’une centaine de gendarmes de différents services lot-et-garonnais), ce qui n’était pas pour nous rassurer bien au contraire. Nous faisons l’arrachage entre 12h30 et 14h pendant que les pandores déjeunaient ! Pour ce faire, nous demandons à un ami rugbymen de venir nous aider à désolidariser le placard d’affiches des vitrines, car il est immense et certainement très lourd. Cédric Bordes, emprunte la camionnette du centre de loisirs de Barbaste (il y travaille comme moniteur) et nous aide à faire ce rapt en plein jour. Nous n’avions que nos mains, nos cerveaux et notre détermination pour capturer « cette belle agenaise » ! Nous sommes jeunes et inconscients du travail qui nous attend et surtout nous sommes bien loin de penser à la résistance que va nous opposer cet énorme mille feuilles d’affiches.

La manœuvre a été menée de main de maître, malgré notre inexpérience évidente ! Pour les parties hautes, Michèle montait sur les épaules de Yves pendant que Cédric forçait comme un bagnard pour décoller le bas. Nous avions vite compris qu’il fallait travailler en équipe et surtout profiter du décollage déjà effectué pour faire suivre le reste. Le poids du panneau d’affiches jouait pour nous et amplifiait nos actions. Comme au judo, il faut profiter de l’action et de l’énergie de l’adversaire pour ensuite la retourner contre lui. À l’instant final de la mise à mort, au moment fatal où se désolidarise le panneau de la vitrine, nous avons entendu pour la première fois le bruit équivalent d’un arbre qui tombe, qui rompt à son abattage. Ce bruit (craquement) est sec et violent ; nous l’entendrons par la suite à quasi chaque capture sur des colonnes Morris ou grands panneaux d’affichages sauvages. Au bout d’1h30 environ, nous avions le fourgon plein des trois grands panneaux (vitrines) et trois petits (colonnes de bétons). Par la suite, au fur et à mesure de nos arrachages, nous nous perfectionnerons en technique, en passant par l’usage d’outils plus performants comme le pied de biche, l’échelle professionnelle (pliable et surtout solide), un cutter Olfa de  « tueur » (avec un manche ergonomique permettant de bien tirer en coupant) et par l’achat d’un fourgon. Ce tas d’affiches, ce déchet pour le commun des mortels, était pour nous un trésor, un diamant brut. Comme Charles Baudelaire, nous pétrissions de la boue et en faisions de l’or. « La Genèse » était en route !

Ce placard d’affiches du 12 mai 1997 est le sixième que nous décrochions. En effet, en plus des trois affiches trouvées par Camille, nous avions déjà ramassé en avril 1996 « Nonnes Tropo, quai de Lusignan, Bordeaux, 212 x 132 cm » et en février 1997 « Médrano Pétersbourg, rue Polyago, Orléans, 160 x 230 cm ». L’une est arrachée sur les quais de Bordeaux et l’autre à Orléans lors d’un de nos voyages vers Paris. Il faut aussi préciser qu’à cette époque, et comme pratiquement toujours dans notre vie, nous étions fauchés et ne pouvions nous permettre de monter sur la capitale par l’autoroute. Nous pratiquions le chemin des écoliers, long, fastidieux, mais deux fois moins cher. Ces deux affiches, nous les avions récupérées dans l’optique de les coller sur la porte de la grange en décoration. Affiches bien entendues pas lacérées et oubliées au fond de la réserve. Elle ne seront lacérées et marouflées que dans le courant de l’année 1998.

Nous avons avisé Villeglé de nos découvertes et aussi de l’abondance des affiches à capter dans les villes du Sud-Ouest. L’affichage sauvage y est encore pratiqué couramment. Dès qu’un magasin fermait ses portes, ses vitrines étaient aussitôt prises d’assaut par les colleurs des salles vouées aux musiques amplifiées et autres organismes ne pouvant se payer les panneaux d’affichages commerciaux et légaux. Quelques années auparavant, une loi scélérate avait été promulguée rendant pratiquement impossible l’affichage sauvage sur la capitale et dans la plupart des grandes villes de France. L’affichage sauvage a été éradiqué au profit des annonceurs publicitaires, payants et vulgaires, dont les immenses panneaux défigurent nos villes. Avec nos dernières captures, Villeglé a très vite compris qu’il pouvait se remettre au travail et aussi qu’il avait avec lui une équipe jeune et dynamique qui pourra : l’aider dans le choix et la captation d’affiches dans les rues, dans la réalisation et la fabrication des œuvres au Marteret, siège du futur Atelier d’Aquitaine. « Le travail de l’Atelier d’Aquitaine est néanmoins polyvalent, le groupe passant, comme Villeglé l’explique « de la réalisation des œuvres à leur mise en scène, de la gestion des relations institutionnelles à la conceptions et à la réalisation de catalogues ». Ref : catalogue « Villéglé, la comédie urbaine », éditions centre Pompidou, 2008, page 289.

Avant la venue de Villeglé dans le Lot-et-Garonne, nous avions déjà capté en huit dates et huit lieux différents suffisamment d’affiches pour la réalisation de 36 œuvres ! (non des moindres, des œuvres immenses, arrachées sur trois colonnes Morris et celle sur le fameux garage désaffecté boulevard de la Liberté à Agen). Les jours passant, les arrachages s’accumulant, nous comprenons très vite ce que va devenir notre quotidien : la captation d’affiches dans la rue et la pratique de la lacération à tout-va. L’Aquitaine, la province, les campagnes, regorgeaient de panneaux d’affichages sauvages et nous n’avions qu’à les rapter !

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Arrachage, colonne Morris, jardin de Jayan à Agen, le 24 juin 1997. Sont présents sur les lieux  Michèle & Yves di Folco, Cédric Bordes, Pierre di Folco (photographe) et un assistant.

En résumé, lorsque Villeglé arrive au Marteret le 21 juillet 1997, l’Atelier qui n’a pas encore de nom, est déjà au travail. Nous étions comme Monsieur Jourdain, nous faisions de la prose sans le savoir et Villeglé nous apprendra pendant cet été-là à faire de la poésie en alexandrins !

Avant la rencontre… Avant l’Atelier d’Aquitaine… Avant l’histoire !

Ce qui suit est un état de la situation de chacun des trois créateurs de l’Atelier d’Aquitaine juste avant l’avènement de celui-ci. Il nous semble nécessaire et important de bien marquer ce moment où les trois fondateurs de l’Atelier d’Aquitaine se rencontrent afin de bien comprendre l’intérêt des trois protagonistes à faire route ensemble.

Michèle & Yves di Folco

Comme nous vous l’avions expliqué dans notre premier article (la genèse d’un blog), nous n’avons pas l’habitude de communiquer sur nous et n’en avions pas jusqu’à ce jour la nécessité. Donc, pas de référence, pas de livre ou autre document nous concernant. Aussi nous allons essayer d’être les plus concis et précis sur notre passé avant le 22 juillet 1997.

Nous nous rencontrons en décembre 1980 et après trois mois de rendez-vous assidus, nous décidons de sauter le pas et devenons amants. Un soir de juillet 1982, alors qu’Yves se trouve en stage de gendarmerie à Chaumont, Michèle lui téléphone et lui annonce qu’elle désire l’épouser. Elle vient juste d’avoir 18 ans (en mars) et elle est bien déterminée à vivre avec lui. Yves refuse, prétextant qu’ils sont trop jeunes et qu’il vaut mieux attendre encore une ou deux années. Malgré ce refus, le lendemain, Michèle se rend en mairie de Barbaste (47) et fait publier les bans. Nous nous marrions le 11 septembre 1982 !

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De notre union naissent trois merveilleux enfants, Camille le 4/1/87 et Alice et Quentin le 8/8/88. Ces derniers seront partie prenante de l’aventure de l’Atelier d’Aquitaine ! Vous allez les retrouver plusieurs fois dans cette incroyable histoire, non pas comme des spectateurs passifs, mais bel et bien comme des intervenants, acteurs directs de l’Atelier d’Aquitaine.

Ayant arrêté nos études au Bac pour Michèle et en première B pour Yves, nous avons comblé toutes nos carences (faute d’études supérieures) par la passion. Être autodidacte demande avant tout de ne pas le rester « professionnellement ». Pour se faire, nous ouvrons grand nos yeux et nos oreilles et surtout nous lisons, tous les jours. Le doute est notre quotidien.

1982/1996

Dès 1982, nous courons les salles des ventes, les brocantes et boutiques d’antiquités en Aquitaine à la recherche du « mouton à cinq pattes ». Plus tard (à partir de 1987/88), notre objectif s’oriente vers les artistes contemporains (vivant et pouvant parler directement de leurs œuvres). Être au plus près de la création, voilà ce qui va nous passionner.

Nous créons en 1990 la galerie Vers Les Arts à Niort (plus de dix expositions en trois ans), qui donnera ensuite vie aux Editions Vers Les Arts à Nérac. Ce lieu fermera en janvier 1993, et plus jamais nous n’ouvrirons de boutique ou magasin. Ce métier est beaucoup trop contraignant et demande une trop grande disponibilité. Nous ne voulions pas passer à côté de la création en restant enfermé entre quatre murs  à attendre l’amateur occasionnel ou le collectionneur averti. Nous voulions vivre l’art au plus près, voir les œuvres se réaliser. Ce luxe, nous l’avons pris en ayant plus ou moins conscience de tous les déboires financiers que cela pourrait impliquer !

Dès 1991, nous sommes attirés par des artistes plasticiens verriers et décidons aussitôt de publier des ouvrages conséquents sur eux et leurs œuvres. Vont paraître successivement : « Yan Zoritchak (1991) – Matéï Négréanu 1993 – Ceci n’est plus du verre ( 1994) ». Le dernier livre sera la rupture avec ce monde qui ne nous convenait plus. Nous y avons rencontré de très belles personnes, dont certaines sont toujours de nos amis (Matéï Négréanu, Alain & Marisa Bégou, et autres).

1995. Profitant d’une grosse crise dans l’immobilier, nous faisons l’acquisition pour la modique somme de 60.000 €, d’une chartreuse du 16ème siècle, entourée de 4 hectares de très bonne terre agricole. Le Marteret, va devenir l’outil principal de notre histoire liée à l’art contemporain. Cette bâtisse de l’époque d’Henry IV est située en pleine Gascogne et domine (c’est un des points le plus haut de la région) les Landes, le Gers jusqu’au Pyrénées.

La même année, Michèle prend la décision de « nous » orienter vers l’art contemporain et convainc Yves de la suivre dans cette voie. Nous rencontrons Liliane et Michel Durand-Dessert, galeristes de renom, officiant rue de Lappe à Paris. Nous leur achetons coups sur coups un tableau de Gérard Garouste (L’homme à la veste verte, 1984, 2 X 3 m) et un tableau de Yan Pey Ming (L’homme le plus radieux, 1995, 2 X 3 m). Afin de régler ces achats, nous revendons une bonne partie de notre collection de sculptures en verre. Dans la foulée, nous achetons en salle des ventes, un immense Paul Rebeyrolles (Les bérets verts, 3,08 x 2,49 m), nous apprendrons par la suite que cette œuvre est issue de la collection personnelle d’Aimé Maeght. S’ensuivra l’achat de diverses autres œuvres comme Hucleux, George Rousse, Yvon Taillandier, Pierre Molinier, etc, à des marchands de province. Surtout ne rêvez pas : à cette époque, Yan Pey Ming ne coûte que 10.500 € et Rebeyrolle 10.000 €. Si nous précisons ces chiffres, c’est qu’à cette époque le marché de l’art sortait timidement d’une grosse crise et beaucoup d’artistes étaient loin de leur côte actuelle. A l’époque nous achetions au feeling et aux ressentis. La passion était notre moteur et une forme d’analyse logique nous poussait à faire ces acquisitions au dessus de nos moyens. Nous avions entendu dans un interview Pierre Cornette de Saint-Cyr répondre à la question : « que faut-il pour faire un bon collectionneur ? », sa réponse a été : « Collectionner au-dessus de ses moyens ! ». Bien sûr, quelle autre alternative ? L’art n’est pas pour les raisonnables, les tièdes ! Voilà comment nous voulons le vivre, « tout à fond live » pour citer Didier Wampas ! Grâce à ces achats, nous comprenons que l’art offre à la pensée une envergure d’investigation infinie.

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Toutes ces acquisitions se font dans l’insouciance totale, aucune connaissance particulière et très peu de lecture, cela changera très vite ! De plus, la même année, en juin, nous sommes reçus par Roman Opalka en sa demeure Gasconne située à l’époque à une demie heure de chez nous. Rencontre fondamentale ! Huit heures d’entretien le premier jour à Bazérac et onze heures le lendemain au Martéret. Opalka, voyant notre enthousiasme et notre passion à découvrir l’Art, nous conseille de nous rendre à Venise voir la biennale d’Art contemporain.

Venise 1995, année de la présentation de Bill Viola au pavillon américain, César au pavillon français, tous les plus grands chinois sont présentés pour la première fois en exposition internationale de prestige, et surtout l’exposition « Identité Altérité » de Jean Clair. La thématique à nos yeux est irrecevable et tendancieuse, mais nous a permis de rencontrer tout l’art du XXème siècle sous forme de « reader’s digest », nous avions sous les yeux des œuvres de Duchamp, Bacon, Lucian Freud, Eugène Leroy, Chirico, Louise Bourgeois, Magritte, Man Ray, impossible de tous les citer. Un feu d’artifice, nous sommes sonnés et incapables sur le moment de comprendre à quel point nous venions d’être bouleversés. Au retour, nous nous arrêtons sur le port de Nice et découvrons des œuvres socio-politiques et quelques « affiches lacérées » de Villeglé dans la galerie de Christine Lechanjour. Nous sommes intrigués et intéressés par ce travail, ce qui nous permettra en octobre de nous porter acquéreurs en salle des ventes de Versailles d’une œuvre ancienne « rue Léon Jost, 7 décembre 1974 – 76,5 x 95 cm », pour la modique somme de 5640 € frais inclus. Début 1996, nous prenons contact téléphoniquement avec Villeglé et cette histoire commence.

Villeglé

Que dire si ce n’est que c’est un grand artiste, avec une carrière longue de presque 49 ans, co-fondateur d’un des plus grands mouvements artistiques du XXème siècle « Le nouveau réalisme ». Vous faire l’inventaire de sa biographie et bibliographie serait long, fastidieux et inapproprié à ce blog. C’est dit et c’est incontestable, Villeglé est un grand artiste reconnu et représenté dans les plus grands musées.

Afin de ne pas interférer ou mettre en doute nos dires, nous citerons le plus possible des livres avec en référence le nom de l’auteur.

« Jacques Villeglé né à Quimper en 1926, a commencé en 1947 à Saint –Malo, une collecte d’objets trouvés : fils d’acier, déchets du mur de l’Atlantique… En décembre 1949, il limite son comportement appropriatif aux seules affiches lacérées. En juin 1953, publication de Hépérile Eclaté, poème phonétique de Camille Bryen rendu illisible à travers les trames de verre cannelé de son partenaire intellectuel Raymond Hains. En février 1954, ils font connaissance du poète lettriste François Dufrêne qui les présente à Yves Klein, puis Pierre Restany et Jean Tinguely, avec lesquels sera constitué à Milan, après leur participation commune à la première Biennale de Paris, le groupes des Nouveau Réalistes. Au préalable, en 1958 Villeglé avait rédigé une mise au point sur les affiches lacérées intitulée Des Réalités Collectives. Depuis il est considéré comme l’historien du Lacéré anonyme, entité qu’il créa en 1959. Releveur de traces de civilisation et plus particulièrement lorsqu’elles sont anonymes, il a réuni à partir de 1969 un alphabet socio-politique en hommage au Professeur S. Tchakhotine, auteur en 1939 du Vol des foules par la propagande. Depuis 1957, l’œuvre sélective de Villeglé a fait l’objet de plus de 100 expositions personnelles en Europe et en Amérique (dont une trentaine d’exposition avec l’Atelier d’Aquitaine), et a participé à des manifestations collectives sur les cinq continents. Ses œuvres ont été acquises par les plus important musées européens et américains. Depuis 1988, six des dix-neuf volumes du catalogue thématique et exhaustif de ses affiches lacérées on été édités. Un volume intitulé Carrefour politique a paru en 1997 (éditions Vers les Arts). A cette époque il crée, au siège social de ces éditions, l’Atelier d’Aquitaine. ». Ref : Catherine Francblin in « La rue » édité par la cité de la musique, 2001, Page 72

1993/1996

Pour être plus précis sur la situation de Villeglé en 1996, nous citons sa biographe officielle, Odile Felgine :

« Jacques Villeglé, ne voyant pas la crise se terminer, pense que tout artiste ne peut s’en sortir s’il n’exécute pas des œuvres sur commande ou ne fait pas de l’art appliqué. Une exposition est organisée à Electra, passage Récamier, elle est intitulée « Les artistes dans la ville ». Elle correspond en général à des commandes d’un maire pour aménager provisoirement une place, un carrefour, dans leur ville. Jacques, dans le besoin, en profite pour dire qu’il ne s’en sort pas financièrement et qu’il lui faudrait trouver une commande… »

« Mais le 02 mai, Il fait la connaissance du couple di Folco. Ils ont une trentaine d’années, viennent du lot et Garonne où le jeune retraité de la gendarmerie a acquis un domaine campagnard du XVIème siècle, le Marteret dans le but imprécis d’en faire un lieu orienté vers les arts et ont acheté une affiche dans la série « Politique » en salles des ventes. Ils ont l’intention d’éditer un livre sur cette série qui les intéresse plus que tout autre. Bien qu’il n’aient pas l’air d’être du métier, quoiqu’ils aient déjà publié un livre sur des artistes travaillant avec le verre, Jacques, étant au fonds du trou, sans grand projet, donne son accord, pensant que leur enthousiasme est sincère et qu’ils seront capables d’exécuter la publication qu’ils envisagent. Sa fille Valérie leur donnera tous les renseignements et documents photographiques nécessaires pour cette édition et jouera un rôle important dans les relations avec eux.… ». Ref : Odile Felgine (biographe de Villeglé) in « Villeglé » aux éditions Linda et Guy Pieters, 2007, Pages 412 & 413.

 Jacques Villeglé à cette époque ne produit quasiment plus d’affiches lacérées. Entre son grand âge (70 ans) et la nouvelle loi Rocard qui restreint l’affichage dans les villes, Villeglé n’a produit entre 1993 et 1996 que 56 tableaux, dont 22 au format d’une carte postale. Tous nos dires sont vérifiables in « Catalogue raisonné Jacques Villeglé » aux éditions UR, 2003

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 En 1996 nous éditons l’ouvrage intitulé « Carrefour politique », sur la thématique des affiches politiques de 1955 à 1995. Thématique jusqu’alors jamais abordée ni par les galeries, ni même par les institutions ! « C’est la patate chaude » disait Villeglé ! A cette occasion, afin d’avoir une approche très sérieuse de l’œuvre, nous réalisons avec lui un long entretien. Par la suite il y en aura trois autres : 1/sur les musiques amplifiées, in catalogue Techno-rapt, éditions Vers les Arts, 2000 – 2/sur l’écriture socio-politique in catalogue « L’alphabet socio-politique » coéditions Musée Sainte Croix Poitiers/Vers Les Arts, 2003 – 3/sur l’Atelier d’Aquitaine in « Villeglé », éditions Linda et Guy Pieters, 2007)

Les di Folco n’avaient plus donné de nouvelles à Jacques depuis la fin 1996. Mais depuis le début de l’année, le projet d’édition de « Carrefour politique » a repris. Yves di Folco a trouvé un lieu d’expositions à Thouars, à la chapelle Jeanne d’Arc. Il s’agit d’une chapelle du XIXème siècle, d’un style gothique très soigné. Jacques écrit un article pour la préface, que les di Folco lui ont fait compléter par un entretien. Le livre comprend plus d’une centaine de reproductions d’affiches en couleur, des notices bibliographiques et d’expositions diverses. Le photographe François Goalec a réalisé quelques portraits de Jacques pris dans la ville de Thouars pour le catalogue quelque temps auparavant. Par la suite une signature de cet ouvrage se tiendra à la librairie-galerie « Architypographies » dirigée par Jean-François Dumont et Chantal Mollat, à Bordeaux. Paris n’offrant plus guère d’affiches, en raison de la politique d’affichage public, c’est dans le Midi de la France qu’il peut s’en trouver. Les di Folco font tout pour amener Jacques à venir prélever dans le Sud-Ouest. Certes, les affiches ont changé depuis les années cinquante. Le papier, les thèmes, la façon, ont évolué. Jacques glisse de la fine beauté de la typographie ou de la lacération de ses débuts à un matériau plus brut, que l’on dit plus fragile, mais tout aussi expressif. Ref : Odile Felgine (biographe de Villeglé) in « Villeglé » aux éditions Linda et Guy Pieters, 2007, Pages 415

En résumé, malgré de mauvaises conjonctures économiques, trois personnes aux finances plutôt basses, vont par passion pour l’art donner vie à l’Atelier d’Aquitaine !

22 juillet 1997

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« En juillet 97, sont créés les Ateliers d’Aquitaine au Marteret, la propriété des di Folco construite sur une motte romaine, aux fondations anciennes. Les Ateliers auraient pu tout aussi bien se dénommer « factory » car c’est l’esprit de travail qui forme l’atelier et non un bâtiment. Tous entendent créer avec les affiches des bourgs et des villes du Sud de la France une nouvelle période dans l’œuvre de Jacques. La quantité de personnel est fluctuante, au gré des allées et venues des assistants qui passent. Les permanents de l’Atelier sont le couple di Folco. ». Ref : Odile Felgine (biographe de Villeglé) in « Villeglé » aux éditions Linda et Guy Pieters, 2007, Page 416

 

 

 

La genèse d’un blog

Nous avons décidé en 1995 de nous retirer loin des villes dans une vieille chartreuse gasconne du XVI ème siècle dominant le Gers, les Landes et les Pyrénées.. Nous n’avons jamais ressenti le besoin jusqu’à ce jour de communiquer sur facebook, tweeter et autres média dits sociaux. Ce ne sont pour nous que des outils de diffusion, d’information, de monstration et nous n’avions jusqu’à ce jour rien à montrer, à diffuser ou à informer. Nous étions des gens de l’ombre, des taupes, loin du public de l’Art.

Alors pourquoi ce besoin brutal de communiquer ?   Pourquoi avoir choisi un blog ?

C’est le moyen le plus simple, le plus basique, ne demandant aucune technicité, pour vous raconter une histoire qui devrait être un cas d’école pour tous et aussi un brin d’histoire de l’art. Nous allons vous décrire dans les prochains jours ce qu’est l’Atelier d’Aquitaine, qui en sont ses membres fondateurs et pourquoi ils se déchirent actuellement et c’est peu de le dire.

Vous allez vivre pendant plusieurs semaines un vrai feuilleton à rebondissements, avec menaces, tentatives d’intimidations, harcèlements de tout ordre, mensonges, révisionnisme …etc.

Une authentique histoire sur 20 ans…Un détail de notre histoire, car notre vie est bien plus riche que cette triste affaire. Tout ce qui va être écrit ou montrer dans ce blog sera automatiquement prouvé par des écrits (tous référencés dans des livres ou articles),  des images, ou même des silences et non preuves. Aucune supputation, aucune interprétation …des faits et rien que cela !

Toutes les semaines, nous mettrons en ligne un bout de l’histoire de l’Atelier d’Aquitaine.

travail

Atelier d’Aquitaine – le Marteret – 20 11 2011